« Tout c'que j'voulais, c'était faire mes courses tranquille »

Service, cuisson de la viande, connaissance des produits : une Américaine raconte ce qui différencie les Français de ses compatriotes dès qu'il est question d'alimentation.

|
mai 14 2018, 10:49am

Photo image via Flickr user : stratman2

Il n'y pas longtemps, j’ai rencontré un mec bien informé qui m'en a appris un peu plus sur le dîner servi à Donald Trump et Emmanuel Macron en juillet 2017 dans le restaurant de la Tour Eiffel : après des longues discussions menées avec le chef attitré du Président des États-Unis, il avait finalement été décidé que les dirigeants puissent choisir ce soir-là entre A/ une sole meunière et B/ un filet mignon bien cuit.

Quand j'ai appris que Trump avait opté pour la première option, j'ai poussé un grand ouf de soulagement : on lui avait sûrement suggéré – comme à tous les Américains de passage en France qui se retrouvent à un moment ou un autre au restaurant – de ne surtout pas demander sa viande « bien cuite ».

LIRE AUSSI : La cuisine française m'a sauvé de la déprime post-Trump

Car en tant qu'Américaine qui vit en France, j'ai souvent été victime du snobisme légendaire des Français dès qu'on parle de bouffe. Il y a onze ans, avant que j'emménage à Paris, on avait pourtant tenté de me prévenir, à plusieurs reprises : une fois dans l’Hexagone, il allait devenir très compliqué de commander un Coca au restaurant, voire même de demander du ketchup pour aller avec les frites.

Rien de tout cela ne m’est encore arrivé – en grande partie parce que je ne demande ni l’un ni l’autre. Cela dit, certains serveurs m'ont déjà fait des remarques au sujet de la bouteille de vin sélectionnée pour aller avec mon repas ou parce que l’entrée que j'avais choisie était beaucoup trop copieuse pour le plat principal qui allait suivre.

Les premières années, en France, j'avais pour habitude de baisser la tête et d'accepter ce qu'on me disait de manger. Mais tous les Américains ne s’inclinent pas si facilement.

Dans les deux cas, on m'a fortement incité à modifier ma commande. Je connais même quelqu'un qui s’est fait engueuler par son fromager pour avoir voulu faire une fondue avec du beaufort affiné – le fromager lui a signifié qu'il était proprement scandaleux d’en faire une telle utilisation avant de finir par lui vendre « sous la contrainte ».

Lors de mes premières années en France, j'avais pour habitude de baisser la tête et d'accepter ce qu'on me disait de manger : cela semblait plus facile ainsi. Mais tous les Américains ne s’inclinent pas si facilement. J'ai été témoin d'une altercation entre un compatriote – une montagne aux larges épaules – et une serveuse française toute frêle – mais inflexible – qui lui affirmait que la bavette au menu ne lui serait en aucun cas servie « bien cuite », ni « sans sauce », comme Môsieur (mon ami) lui avait demandée.

« Mais ça va ressembler à une semelle de chaussure », a-t-elle souligné, n'essayant pas de convaincre le client mais lui expliquant simplement pourquoi il était impossible de servir un steak bien cuit.
« Ça ne me dérange pas », a répondu mon ami en souriant.

Elle avait froncé les sourcils et il avait gagné la première manche. Elle était retournée en cuisine avec sa commande avant de revenir rapidement : « Le chef insiste. » L'Américain aussi – et celui-ci s'est retrouvé avec une belle semelle dans son assiette. J'étais désolée qu'il n'ait pas écouté les conseils de la serveuse.

J'ai appris à faire mes courses chez le fromager, non pas avec une liste mais avec une histoire. « J’ai des amis qui viennent, je veux faire un petit apéritif. Que recommandez-vous ? »

Pour quelqu'un qui vient d'un pays où le client a toujours raison, écouter un serveur décréter, à votre place, ce que vous avez le droit de consommer ou non est une pilule un peu difficile à avaler – surtout parce qu'aux Etats-Unis, le job de serveur est souvent réservé aux étudiants, généralement sans beaucoup d'expérience, qui veulent juste se faire un peu de thunes (je sais de quoi je parle, j’ai bossé pendant trois ans dans la restauration).

Même si les choses changent peu à peu, ce stéréotype du serveur inexpérimenté a encore la dent dure ; cela n'a par contre jamais été le cas en France. Aux États-Unis, ceux qui vous servent – que ce soit au restau ou au rayon fruits et légumes de votre supermarché – sont loin d’être des experts. Dans l'Hexagone en revanche, les professionnels de l'agroalimentaire sont comme le titre l’indique : des pros.

Du poissonnier au fromager en passant par le serveur lambda, ceux qui travaillent dans ce secteur en France ont généralement suivi des années de formation et/ou on emmagasiné un max d'expérience. Ils ne sont pas là pour vous vendre ce que vous voulez acheter, mais pour vous conseiller et vous aider à trouver ce dont vous avez précisément besoin – même si vous ne le saviez pas avant d'entrer dans le magasin.

C’est un phénomène assez facile à déceler quand on y fait vraiment attention. Par exemple, j'ai appris à faire mes courses chez le fromager, non pas avec une liste mais avec une histoire. « J’ai des amis qui viennent, je veux faire un petit apéritif. Nous sommes six. Que recommandez-vous ? »

Acheter de la nourriture en France ne se fait pas avec une liste mais plutôt grâce à une conversation.

La plupart du temps, le fromager va choisir des produits qui me conviennent. Dans le cas contraire, je suis libre de dire non. Ou de lui faire savoir que mes potes n'aiment pas trop le bleu et préfèrent le comté. Mais ici, les rôles sont clairs : lui, c’est l'expert et je suis son padawan.

Une hiérarchie qui est aussi vraie au marché. Je ne saurais vous dire le nombre de fois ou j'ai demandé du thon au poissonnier pour finir par suivre ses conseils et opter pour de la morue bien plus fraîche. Quand je vais acheter des pommes au marché du coin, l'agriculteur, qui en cultive des dizaines de variétés, me demande quels sont mes goûts et me fait un mélange en conséquence.

Acheter de la nourriture en France ne se fait pas avec une liste mais plutôt grâce à une conversation. Et heureusement, quand mon interlocuteur se rend compte à quel point j'aime aussi la nourriture, c'est souvent l’occasion d’en avoir une assez agréable.

« Comment allez-vous préparer les petits pois ?, m'a un jour demandé un maraîcher en les emballant. Sauté au beurre, avec un peu de pesto à la menthe, ai-je répondu. Du pesto ? Tiens, je vais essayer ça, a-t-il dit en me donnant le sac et un conseil au passage : Ne les faites pas trop cuire ».

LIRE AUSSI : Quand les Américains découvrent le maroilles dans le café

Bien sûr, l'intimité avec laquelle un vendeur ou un serveur prétend connaître mes goûts est parfois malvenue : mon accent américain me trahit occasionnellement, ce qui mène parfois les professionnels à me prendre pour une amateure.

Une fois, dans un marché, un vendeur a essayé de me vendre d'étranges tomates industrielles, parfaitement rondes – exactement les mêmes qu’au supermarché – à la place des tomates anciennes que je voulais. Quand je l’ai confronté, il s’est mis à me parler très fort jusqu'à ce que je m'éloigne.

Pour la plupart d’entre nous, acheter de la nourriture en France n'a que des avantages. Je vais chez mon marchand de légumes, je peux acheter « deux melons cantaloups – un pour demain et un pour le jour suivant » et être sûre, par la même occasion, que mon interlocuteur va me les choisir à point, juste comme il faut ; après tout, c’est lui l'expert.