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Quelques pistes pour mettre fin au sexisme dans la restauration

Étape n°1 : Arrêtez d'être surpris quand votre sommelier est une femme.

Victoria James

Image via Getty images.

« On envoie nos filles dans un espace de travail conçu pour nos pères », écrivait récemment Melinda Gates dans un billet publié sur LinkedIn. Un constat encore plus pertinent dans le secteur de la restauration. Même si les métiers de l’hôtellerie – et la plupart de ceux liés à la bouffe – ont évolué au cours des derniers siècles, la place des femmes y est presque la même depuis l'âge de pierre.

« Mais comment pouvez-vous être sommelière ? », a récemment demandé un client à une de mes collègues. « Vous êtes une nana ! » Le même soir, un autre type qui mangeait dans le restau a carrément giflé le cul d'une serveuse. Cote n'est pas une maison close ou un club de strip-tease. C’est un « gastro » étoilé avec une politique de tolérance zéro pour ce genre de comportement. Pourtant, je vois régulièrement ce genre d'abus et cette misogynie, dans d'autres grands restaurants de New York aussi, depuis que j'ai commencé à bosser dans cette industrie il y a 15 ans.

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« Personne ne devrait être surpris », a réagi Tom Colicchio sur Twitter après les accusations de harcèlement sexuel contre le chef Mario Batali. Et c'est vrai. Les histoires qui ont fait surface impliquant Ken Friedman, Johnny Iuzzini ou John Besh en ont choqué certains. Par contre, mes collègues féminines ne sont pas tombées des nues. Les médias ont tout simplement mis en lumière ce qu’on savait depuis longtemps : ces hommes sont des putain de pervers. Comment tant de mecs ont-ils pu utiliser leur pouvoir et leur situation pour maltraiter les femmes et les minorités ? Comment peut-on empêcher les récidives ?

Jordan Salcito, créatrice de Ramona et directrice des Wine Special Projects chez Momofuku, considère que cette période plutôt sombre est une opportunité : « Cette prise de conscience collective et cette intolérance vis-à-vis du harcèlement sexuel est un signe incroyablement encourageant. Un signe qui pourrait permettre de transformer ce changement culturel en quelque chose de permanent. »

Je pense que la prochaine étape de cette évolution est d'encourager plus de femmes à devenir restauratrices ou d’embrasser une carrière dans le secteur. Ce sont les personnes au sommet qui détiennent le pouvoir.

Salcito ajoute : « Je pense que la prochaine étape de cette évolution est d'encourager plus de femmes à devenir restauratrices ou d’embrasser une carrière dans le secteur. Parce qu’au final, ce sont les personnes au sommet qui détiennent le pouvoir. » Les restaus à succès tenus par des femmes peuvent ainsi, en prospérant, servir de modèles dans une société dominée par les hommes.

Salcito cite Lilia (qui appartient à Missy Robbins) comme l'une de ses adresses préférées. Et le Air’s Champagne Parlour d’Ariel Arce, Ardesia de Mandy Oser ou Corkbuzz de Laura Maniec. « Plus il y a de femmes fortes qui montrent l’exemple et dirigent des restaurants ou des bars, plus on s’assure que le secteur de la restauration à New York est bel et bien une méritocratie. Et que tout le monde en profite. »

Justement, Laura Maniec ajoute : « On est une entreprise presque entièrement gérée par des femmes. Elles sont à tous les niveaux et autant d’interlocutrices avec qui parler sereinement en cas de problème. On ne peut pas contrôler les faits et gestes de tous les employés, mais j'espère que la manière dont on les dirige peut influencer leur comportement. »

Les restaus tenus par des femmes, c’est une bonne chose. Mais qu'en est-il de ceux tenus par les hommes ? Abigail Oliveras, sommelière de The Pool, a une solution : « On doit donner la possibilité aux femmes qui travaillent dans ces restaurants d’aller voir leur hiérarchie – ou les RH – lorsqu'elles sont confrontées à des faits de harcèlement. »

La première étape, ce serait de faire du restaurant un environnement professionnel et sain. La deuxième, d'en faire un endroit où les femmes peuvent construire leur carrière.

« Une partie de cette démarche est liée à l'idée que le client n’a pas toujours raison. » ajoute-t-elle. « Ne dites pas à vos employés de traiter seuls avec un client inapproprié. Ne leur dites pas de rester à l'écart de la table. Il ne faut pas donner l'impression que les actes déplacés de ses clients sont tolérables juste parce que personne n’a osé leur dire le contraire. »

La première étape, ce serait de faire du restaurant un environnement professionnel et sain. La deuxième, d'en faire un endroit où les femmes peuvent construire leur carrière. Si les hommes dominent encore cette profession, c’est qu’aux Etats-Unis – entre autres raisons – peu d'entreprises offrent un congé parental payé ou même une assurance santé.

L'Union Square Hospitality Group de Danny Meyer est par exemple l'un des rares groupes de restaurants où les femmes peuvent réellement se permettre de fonder une famille. Un congé parental rémunéré de quatre semaines est offert à tous les employés à temps plein – les quatre semaines suivantes sont à 60 % du salaire de base.

[Aux États-Unis] Pour beaucoup de femmes travaillant dans d'autres secteurs d’activité, ces congés payés sont une évidence. Dans les restaus, ce n'est pas du tout le cas.

[Aux États-Unis] Pour beaucoup de femmes travaillant dans d'autres secteurs d’activité, ces congés payés sont une évidence. Dans les restaus, ce n'est pas du tout le cas. Beaucoup craignent pour leur poste lorsqu'elles tombent enceintes. Et dans de nombreux cas, à juste titre. Combien en ai-je vu, à leur retour sur le marché du travail, tenter de retrouver leur ancien emploi pour constater qu'il n'était plus disponible ou qu'on leur proposait un poste moins élevé à la place.

Jessica Brown, ancienne sommelière de The Breslin, le restaurant de Ken Friedman, a constaté que son poste avait disparu quelques semaines après avoir annoncé sa grossesse. Elle déclarait au New York Times : « Visiblement, le facteur sexe est important pour Ken... Et avoir une femme enceinte en salle, ce n'est pas sexy. »

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En dépit de la situation politique du pays, il y a quelques petits trucs qui pourraient être mis en œuvre pour que 2018 soit l'année où l'industrie de la restauration évolue enfin et reconnaisse l'égalité des sexes. Les restaus devraient établir des règles de tolérance zéro contre le harcèlement sexuel – à destination des employés et des clients.

Oliveras conclut : « Dénoncez tous les prédateurs, brûlez tout et recommencez de zéro. Investissez dans les femmes et, pour l'amour de Dieu, pas seulement les femmes blanches ! » Ou dans la bouche de Maniec, c'est simple et ça donne : « Faites simplement ce qui est juste ».