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Toutes les photos sont de Lionel Dumas-Perrini.

Depuis la Corse s’organise la résistance des agrumes

ParThomas AndreiphotosLionel Dumas-Perrini

À San Giuliano, un groupe de généticiens et biologistes passionnés œuvrent à la préservation des fruits et inventent les agrumes du futur.

Toutes les photos sont de Lionel Dumas-Perrini.

Le tonnerre gronde. Ce mercredi de mai, la fameuse route nationale qui connecte le nord au sud de l’île est presque déserte. Une pluie collante rend le bitume fatigué glissant, l’air est humide et l’omniprésente végétation, gorgée d’eau, est d’un verre foncé quasi-Hawaiien. À trois kilomètres dans les terres, au-dessus des plantations de l’INRA, à San Giuliano, une épaisse couche de nuages de pluie recouvre les montagnes.

Fondé en 1946, l’Institut National de la Recherche Agronomique s’est implanté dans cette petite commune de Haute-Corse en 1958. Rasée en 2002, l’ancienne station a fait place à des bâtiments gris, qui rappellent plus une résidence de vacances modeste qu’un centre de recherche scientifique. Près d’une porte-fenêtre, Yann Froelicher, directeur adjoint de l’Amélioration Génétique et Adaptations des Plantes méditerranéennes et tropicales, est tout excité de faire visiter son jardin. « Il va vous falloir des bottes, prévient-il, alors que des gouttes s’abattent sur la vitre. Ça peut être assez profond. Prenez du 46. Quand on prend large, on est tranquille. »

Citrons verts corses et mandarines sanguines

Pour parcourir les 100 hectares du site, mieux vaut être véhiculé. Les pistes de terres sont trop défoncées – on oublie la voiture de golf à laquelle on préférera un Partner blanc solide. « Ce n’est pas top comme période, s’excuse le généticien, en ouvrant une grille, ses grosses chaussures dans une flaque de la taille d’une salle de bain. On se fait un peu dépasser par la saison, ça pousse de partout, alors ce n’est pas hyperbeau. »

Froelicher, qui vit à quelques kilomètres de là, passe l’intégralité de sa semaine à l’INRA, dimanche compris, parfois jusqu’à douze heures par jour. Si ses champs sont loin du jardin anglais taillé au millimètre, il existe ici une beauté sauvage exaltante, renforcée par un air pur qui sent bon la vitamine C et l’herbe humide. Un paysage qui va avec le look du généticien : un combo haut en polaire confortable et jean taché de boue plutôt que la sempiternelle blouse blanche immaculée. En conduisant lentement sur les pistes, Froelicher se dit « proche de ses agrumes » et semblerait presque capable d’évoquer et nommer chacun des 5 000 arbres du domaine – l’INRA possède la plus grande collection à l’air libre de la planète.

Première rencontre : une série d’arbres qui donnaient récemment vie aux tout premiers citrons verts corses, destinés à remplacer leurs lointains concurrents mexicains et brésiliens dans les mojitos de la région. L’occasion de limiter le traitement, le transport et le coût carbone. « Mais ce n’est pas encore ça, juge le scientifique. Le premier qui a fructifié apportait une dose d’amertume trop importante. » Innovant, le « programme citron vert » a tout de même été dupliqué en Guadeloupe, où une maladie touche depuis des années le sacro-saint Citron peyi.

Sur d’autres agrumes, les résultats ne sont pas seulement scientifiques, mais également gustatifs. Exemple : les mandarines dites « ultra- tardives ». Une fois l’utilitaire garé, le généticien cueille un fruit plus jaune qu’orange, l’épluche et tend un quartier. Explosive, l’intensité du goût est surprenante, surtout au mois de mai, pour un agrume qui se consomme en principe au plus tard en janvier. Ce produit amélioré pourrait être commercialisé dans une dizaine d’années.

Meilleur encore, de l’autre côté du site, le généticien présente un hybride pamplemousse-clémentine. L’agrume ressemble à une grosse orange jaune, se décapite au couteau et s’épluche avec les doigts, comme une clémentine. En son centre, il présente des pépins rappelant ceux de la mandarine. Le goût, addictif, car inconnu aux papilles, est celui d’un pamplemousse très doux, sans amertume, paraît-il très populaire auprès des enfants de Froelicher. « J’ai choisi les parents pour générer les mêmes, mais sans pépins. L’idée, c’est de construire un nouveau produit consommable d’octobre à avril. » Enfin, le scientifique offre une « mandarine sanguine », croisée avec une orange sanguine, dont le goût est à nouveau plaisant, même si le fruit est un peu passé.

En étudiant l’origine des agrumes, les scientifiques de l’INRA peuvent les reconstituer dans des versions nouvelles ou améliorées.

Mais alors, pourquoi ne trouve-t-on pas encore ces fruits extraordinaires sur les étals de l’île ? Parce que le marché est exigeant et que la science, surtout lorsqu’il s’agit de mutation moléculaire, cela prend du temps. « Pour commercialiser une nouvelle variété, il faut tout, reprend Yann, en remontant derrière le volant. Le rendement, la beauté, le goût, la tenue en post-récolte. Et c’est compliqué d’obtenir tout ça. » Un triple obstacle agronomie-marketing-science qui fait que dans l’histoire d’amour des hommes et des agrumes, la mutation n’a pour le moment rencontré que peu de succès.

Abeilles et science-fiction

Pourtant, nombre des agrumes que l’on consomme sont nés d’une mutation. À San Giuliano, on étudie justement ces processus naturels. « Il existe quatre taxas ancestraux à l’origine des espèces cultivées, vulgarise le généticien, en s’appuyant sur des recherches de collègues. Tous, viennent de différentes régions d’Asie. À travers le commerce, il y a 5 000 ans, l’homme a bougé ces agrumes et les a mis en relation. Les plantes se sont croisées sexuellement et ont créé des hybrides. » Froelicher rappelle que l’orange elle-même est un hybride issu d’un croisement entre la mandarine et le pamplemousse. Plus tard, un autre croisement entre l’orange et le pamplemousse donnera naissance aux pomelos.

Nombre des agrumes que l’on consomme aujourd’hui sont nés de croisements spontanés ou de mutations naturelles.

En 2013, des études menées à l’INRA démontraient que la clémentine est, elle, le fruit d’un croisement entre le mandarinier et l’orange douce obtenu « par chance » en Algérie, à la fin des années 1890. En étudiant l’origine des agrumes, les scientifiques de l’INRA peuvent les reconstituer dans des versions nouvelles ou améliorées, que ce soit au niveau du goût, de la résistance ou de la date de floraison. Ils jouent le rôle de la nature, en accéléré. « Pour créer les hybrides, on se transforme en abeilles, explique le généticien. On butine au kilomètre. On choisit du pollen mâle pour féconder nos fleurs femelles, qu’on protège à l’aide de petits sacs accrochés aux arbres. Nous sommes des entremetteurs, en quelque sorte. »

En plus d’améliorer les agrumes d’aujourd’hui pour développer ceux du futur, le fleuron de l’activité locale a un nom biblique : l’Arche. Vans aux pieds, jeans cigarette et gilet noir sur t-shirt gris, c’est le biologiste François Luro qui explique ce projet : « Il s’agit d’une grande serre avec un maillage très fin pour éviter l’intrusion d’insectes vecteurs de maladie. On préservera des arbres en pots, mais on a déjà constitué une cryobanque, en préservant des graines dans de l’azote liquide, à moins 196 degrés. »

L’arche, c’est également le nom du centre abritant certaines des merveilles de notre civilisation dans Children of Men, le film de science-fiction d’Alfonso Cuarón. On y trouve par exemple le Guernica de Picasso et le David de Michel-Ange, sauvegardés des guerres nucléaires faisant rage dans ce futur dystopique. Dans le monde réel, l’équivalent pour les agrumes devrait sortir de terre en Corse, aux environs de 2020. « Sauf qu’on n’est pas dans un bunker, ironise Luro, en faisant visiter ses serres. Alors, en cas d’attaque nucléaire, pas sûr qu’on résiste. »

Pour autant, la collection de graines d’agrumes du conservatoire du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) n’a pas été constituée à San Giuliano par hasard. En limite nord de culture d’agrumes, l’île constitue une zone relativement indemne de maladies. « On préserve les agrumes sous forme de semences ou de bourgeons pour parer à tout accident qui pourrait subvenir, continue Luro, la voix presque couverte par un bruit de moteur strident résonnant dans la serre. On pense surtout à des variations de températures qui pourraient être dues au réchauffement climatique. Des variations de 0 à 25 degrés sur un jour, ça flingue tout. »

Sans aller si loin, la Corse connaissait au mois de mai un temps complètement pourri. Très peu de soleil, beaucoup de nuages, pas mal de pluie et des températures en dessous des normales de saison. Un climat auxquels les Corses ne sont pas habitués. Leurs arbres non plus. À l’INRA, les protégés de Froelicher ont souffert. Si le scientifique cherche par définition à tout comprendre et maîtriser, les travaux du généticien de San Giuliano sont soumis aux caprices d’un élément incontrôlable. Comme un agriculteur peut perdre sa récolte, Froelicher peut perdre des mois de travaux à cause d’une météo capricieuse. Son métier est donc fait de frustrations, mais surtout de grands bonheurs. « Cette année ce n’est pas terrible, grimace-t-il. Mais dès qu’il y a une éclaircie, c’est magique. »

Si des grands chefs comme Anne-Sophie Pic utilisent des produits de l’INRA dans leurs cuisines, la plus grande de ses joies vient forcément du goût. « Quand je fais goûter à des gens qui me demandent ce que c’est, qui disent que c’est bon, c’est magnifique. » Récemment, le généticien débarquait avec son sourire et des sacs d’agrumes chez des professionnels de la région. Hostiles au changement, adorateurs du produit star qu’est la clémentine, ils avouent de but en blanc ne pas être intéressés. « J’ai failli repartir, rigole-t-il. Mais je leur ai quand même fait goûter. Rapidement, j’ai vu la surprise sur leurs visages. À la fin, ils m’ont dit qu’ils en voulaient quatre hectares… » Pour ça, il va falloir attendre. Pour l’amélioration du climat en Corse, l’attente est moins longue. Alors que la visite touche à sa fin, la pluie cesse de tomber. Yann Froelicher regarde le ciel et sourit.