Illustration d'Adam Waito

Le jour où vous réalisez que vos parents sont des manches en cuisine

Pendant des années, j'ai cru que tous les repas de mon enfance étaient dignes du Michelin. Et puis un jour, j’ai goûté de la vraie bonne bouffe.

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16 janvier 2019, 10:52am

Illustration d'Adam Waito

Commander au restaurant un plat que vos parents ont l’habitude de préparer est une expérience assez étrange. Généralement, vous lancez à la cantonade un peu avant qu’on vous le serve « Personne ne fait les lasagnes comme ma mère ! » avant de vous rendre compte, au fil de la dégustation, qu’effectivement, personne ne les prépare comme elle, certains en font de bien meilleures.

Un drôle de goût s’ajoute alors au plat. Celui de la vie d’adulte. Vie dans laquelle vous êtes entré, laissant toute espérance ainsi que vos souvenirs d’enfance. Maintenant, vous n’êtes plus tout à fait certain que les burgers de Papa étaient les meilleurs du monde. Un frisson descend le long de votre colonne vertébrale. Merde.

Quand on est gosse, il est naturel de penser que ses parents sont des cuisiniers hors pair. Pendant des années, j’ai été convaincu que tous les repas qui avaient émaillé ma jeunesse méritaient 3 étoiles au Michelin. Une sentiment assez proche de celui qui vous envahi quand votre mère vous dit que vous êtes « le plus beau du monde ». J’ai cru à cette beauté pendant longtemps puis, quand j’ai mis les pieds au collège, je me suis rendu compte que ce n’était pas vrai.

Tout ce que j’ai mangé gamin n’était donc que de la médiocre malbouffe ? Ai-je vraiment été le petit garçon « le plus beau du monde » ? Est-ce que mes parents s’aimaient vraiment ?

Mais revenons à nos fourneaux. Il y avait la pizza molle géante, le rôti rose saignant, le pop-corn gluant au caramel, les merveilleuses lasagnes – si denses qu’elles pouvaient servir de mortier –, le burger qui dégueulait sa viande hachée ou l’écrasé de pomme de terre que j’aurais aimé transformer en lit douillet. Dès que je tombais sur un restau qui vendait sa came « Meilleur que la cuisine de vos parents », j’étais pris d’une envie d’aller voir le cuistot, de l’attraper par le colbaque et de hurler : « Enlève ça, fils de pute ! ».

Cette tendance à mettre les repas de notre enfance sur un piédestal vient en partie du fait qu’ils ont constitué notre première expérience culinaire. C’est un peu comme la première fois que l’on voit un film et que, des années plus tard, on n’hésite à le revoir de peur qu’il ne soit plus à la hauteur (genre typiquement Au revoir à jamais). Tous les restaurants ressemblent à des remakes hollywoodiens de la cuisine de nos parents. On se surprendrait presque à dire : « J’arrive pas à croire qu’ils aient refait la pizza de Maman ! L’originale était tellement bonne. »

Quand on quitte le nid parental, que l’on visite le vaste monde et qu’arrive ce jour funeste où l’on commande un plat de son enfance au restau, on court le risque de porter atteinte à l’honneur de ses parents. Que se passe-t-il lorsque cette nouvelle version est absolument délicieuse, que la qualité des ingrédients et le talent du chef font voler en éclats la moindre once de nostalgie ?

Avant de vouer la cuisine de vos parents aux gémonies, réfléchissez un peu : votre père et votre mère n’avaient peut-être pas le budget nécessaire pour vous préparer autre chose.

Pris de vertiges, certains se précipitent aux toilettes pour se foutre la tête sous l’eau et remettre toute leur vie en question. Tout ce que j’ai mangé gamin n’était donc que de la médiocre malbouffe ? Ai-je vraiment été le petit garçon « le plus beau du monde » ? Est-ce que mes parents s’aimaient vraiment ? Est-ce que la vie n’est que mensonge et supercherie ?

« Est-ce que tout va bien ? », demande le serveur d’un air détaché.

« C’est horrible », lui répondez-vous. « Mais la nourriture est bonne. C’est juste qu’avant j’étais aveugle ou je ne voulais pas voir. Aujourd’hui, je vois. »

Avant de vouer la cuisine de vos parents aux gémonies sous le coup de la colère, réfléchissez à ceci : votre père et votre mère n’avaient peut-être pas le budget nécessaire pour vous préparer autre chose. En tout cas, ils n’avaient sûrement pas toute une équipe de commis à leur service. Ils devaient préparer les repas chaque soir en plus de leur job à temps plein, de l’éducation qu’ils vous donnaient et des remarques désobligeantes du type : « Encore du poulet ?! »

De même qu’il est faux de comparer des équipes sportives évoluant à différentes époques (ou Larry Bird et Dirk Nowitzki), il convient de ne pas faire de même avec les repas qu’on mangeait étant petit et ceux d’aujourd’hui. Les enfants ne sont qu’une brochette de clients mal polis qui rouspètent, crient, n’y connaissent rien aux arts de la table et partent sans payer. Par exemple, aucun chef n’a jamais été dans la situation de dire à un de ses clients : « Arrête de nourrir le chien à table ».

Peut-être que vous verrez un léger trait de déception se dessiner sur le visage de Maman. Peut-être qu’elle se saisira de l’assiette et la balancera violemment contre le mur avant de quitter la table.

Comment savoir si les boulettes de viande que préparait Maman étaient « bonnes » ou « pas dingues » ? Le véritable test se produit lors d’un de ces retours à la maison, pendant les vacances ou les fêtes de fin d’année, après avoir déjà expérimenté le fruit défendu au restaurant. Lors de ce séjour, votre palais désormais expérimenté se retrouve face à ce plat venu du passé et accessoirement de la cuisine de votre mère. Il y a du changement dans l’air. Vos parents savent que vous avez exploré de nouvelles contrées et que vous avez goûté à d’autres cuisines.

Souvent, une fois adulte, lorsque vous prenez une bouchée de ces lasagnes qui, un jour, étaient votre horizon indépassable, vous ne pouvez vous empêcher de dire : « Vous êtes déjà allés dans ce petit restau italien pas loin du métro ? Ils en font de très bonnes. La sauce est… » Puis vous marquez un temps d’arrêt et vous réalisez ce que vous venez de dire.

Peut-être que vous verrez une ride tressaillir ou un léger trait de déception se dessiner sur le visage de Maman. Peut-être qu’elle se saisira de l’assiette et la balancera violemment contre le mur avant de quitter la table. Quoi qu’il en soit, le confort idyllique de la cuisine vient d’exploser et la tendresse chaleureuse des milliers de repas de votre enfance de se dissiper comme un nuage de fumée sortant d’une casserole d’eau bouillante.

Cela ne se déroule pas toujours ainsi. Parfois, le repas ne résiste pas au choc. Ou vous vous rendrez compte qu’il s’agit en fait d’un truc pré-cuisiné tout droit sorti d’une boîte de conserve ou du micro-ondes. En de rares occasions, le petit plat de mère saura demeurer à la première place du podium, supérieur à la maîtrise de certains chefs, aux délires « de la fourche à la fourchette » ou autres pirouettes marketing auxquelles vous avez goûté depuis que vous êtes grand.

Trop de restaurants se concentrent sur une « revisite » très personnelle des plats traditionnels et oublient le bon goût de la simplicité. C’est là que vos parents peuvent tirer leur épingle du jeu.

Ce plat – s’il existe – vous renverra dans le confort et la tendresse de votre enfance, cette douce époque où vous n’étiez qu’un joyeux moutard assis sur une chaise bien trop grande, où votre tête dépassait à peine derrière l’assiette. Trop de restaurants se concentrent sur une « revisite » très personnelle des plats traditionnels et oublient le bon goût de la simplicité. C’est là que vos parents peuvent tirer leur épingle du jeu.

Du bœuf braisé maison, des macaroni au fromage aux fils interminable ou la copieuse assiette de spaghetti bolognaise – qui nécessite souvent de changer de t-shirt après le repas – de nombreux plats relèveront le défi du temps. Certains parents passent même un petit coup de fil avant votre arrivée pour savoir ce que vous voulez manger une fois à la maison. Ça, c’est du service client ma gueule. Est-ce que vous avez déjà vu un chef en faire autant avant de vous attabler dans un de ses restaurants ?

La cuisine de vos parents est la première et la meilleure expérience culinaire de votre vie, mais cela ne relève pas uniquement de la nourriture. En effet, c’est dû, en grande partie, et pour beaucoup d’entre nous, au fait que ces plats étaient préparés avec amour, que l’on y avait droit même quand on débarquait en catastrophe 3 minutes avant la fermeture, et que cette tradition se maintenait en cas de divorce, même si elle impliquait désormais deux cuisines différentes – Dieu merci, c’est le parent qui savait cuisiner qui a eu ma garde.

Pour conclure, je me fous royalement de savoir si la cuisine de ma mère est meilleure ou moins bonne que celle de tel ou tel restaurant. Ce qui compte pour moi, c’est que ma mère préparait des plats bien meilleurs que la merde qu’on mangeait chez les parents de mes potes. T’entends Marc ? Celle-là, elle est pour toi.


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES US

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