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Ces vignerons rebelles qui mettent l'anarchie en bouteille

Le « Collectif Anonyme » est un groupe de vignerons qui se revendique des premiers mouvements punk des années soixante-dix. Mais cette fois-ci la cible n’est pas le système étatique, mais l’industrie française du vin, jugée beaucoup trop élitiste.

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Les caravanes du Collectif Anonyme sur leur vignoble à Banyuls-sur-Mer. Photo utilisée avec la permission du Collectif Anonyme.

Sous le soleil du Sud de la France, près de la frontière espagnole, une dégustation de vin au goût libertaire se déroule sur les hauteurs de Banyuls-sur-Mer.

« La qualité des raisins est exceptionnelle cette année », lance un homme.

« Celui-là a vraiment un bon goût sucré. Les grappes sont laissées plus longtemps sur pied pour que le jus de raisin soit plus concentré », explique un autre.

Parmi les types qui sont en train de goûter le vin, aucun ne ressemble à cette image stéréotypée du vigneron entrepreneur avec de bonnes joues rosées, bien habillé, et qui se gargarise la bouche de vin avant de le recracher bruyamment en l'honneur des coutumes françaises. Aujourd'hui, le groupe en question compte environ sept passionnés de pinard et tous sont membres du « Collectif Anonyme », un « groupuscule techno punks ». Installés devant les caravanes qui leur servent d'habitations à même le vignoble,

ils sont en train de prendre un malin plaisir à déguster quelques bouteilles choisies parmi les meilleures cuvées de leur cru.

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Ce groupe de potes – qui tiennent tous à rester anonymes – produit du vin naturel français depuis 2013. À l'image des premiers groupuscules punks des années soixante-dix, leur but est d'instiller un état d'anarchie, à la différence que cette fois-ci la cible n'est pas le système étatique dans son ensemble, mais l'industrie française du vin, qu'ils jugent trop élitiste.

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Photo de l'auteur.

« On voulait produire du vin tous ensemble. C'est la vraie revendication Collectif Anonyme : je ne considère que c'est mon vin ou celui de quelqu'un autre – je considère que c'est notre vin » balance Kris, Australien de naissance et membre à l'origine du Collectif qu'il a fondé avec Julia, une Allemande. Il poursuit : « Il y a toujours un aspect social avec le vin et des gens qui viennent vous voir en disant « voici mon vin » racontent des bobards – c'est un raccourci complètement trompeur. En créant le Collectif, on voulait aussi donner une dimension politique à notre démarche. Le fait que j'ai toujours plus ou moins gravité autour du mouvement punk y est sûrement pour quelque chose. »

Au milieu des années 2000, Kris et Julia fréquentaient les milieux d'extrême gauche à Berlin, c'est là-bas qu'ils se sont rencontrés. Ils ont ensuite décidé de partir bosser ensemble dans le Languedoc-Roussillon, une région bien connue pour son pinard et ses vignes ensoleillées.

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Photo de l'auteur.

Mais en travaillant dans les différentes exploitations agricoles du coin, le couple s'est senti à nouveau prisonnier d'un système duquel il avait voulu s'émanciper en quittant l'Allemagne. Leur constat était qu'ils finissaient toujours par bosser pour l'un de ces mêmes « types » – ces fameux patrons aux bonnes joues rouges qui se gargarisent de vin et s'en foutent plein les poches.

« Quatre ou cinq ans en arrière, en faisant les vendanges, on s'est rendu compte que l'on se tapait tout le sale boulot et qu'il y avait toujours un mec en costume qui débarquait à la fin et qui disait : « Ça, c'est mon vin », se souvient Kris, écœuré. La vérité, c'est que c'était nous – les petites mains – qui le faisions, ce vin. Lui, c'était juste la figure capitaliste qui mettait son nom sur la bouteille en bout de chaîne. Ce qui fait vendre le vin ici, c'est le nom sur l'étiquette : 'Domaine de bla-bla', ce genre de trucs. »

La réponse du Collectif ? Faire un gros doigt d'honneur au système en place en produisant un vin aussi bon, mais en totale autonomie.

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Les grappes sont triées à la main. Photo de l'auteur.

La solution la plus simple pour mener à bien cette entreprise aurait peut-être été de s'inspirer du mode de production des producteurs de vin pour lesquels ils ont bossé et qu'ils maîtrisent bien. Mais Kris et Julia ont préféré tout reprendre à zéro et mettre en pratique les méthodes traditionnelles du siècle dernier : tout le vin produit par le Collectif est issu de raisins biologiques et contient très peu de sulfites, il est donc considéré comme un vin naturel.

« C'est du jus de raisins fermenté, rien de plus », précise Kris.

Ça paraît con, mais quand on sait ce qui baigne dans certains vins produits à grande échelle, il semble important à Kris de le rappeler.

« Pas de glycérine, pas de composants chimiques de synthèse, aucun additif… », insiste-t-il ironiquement, en listant quelques ingrédients présents dans les vins que l'on trouve dans la grande distribution.

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Le pressoir à grains est activé par une bicyclette fixée. Photo de l'auteur.

Le vin du Collectif est entièrement fait à la main. Les membres du groupe cultivent la vigne sans utiliser de produit chimique de synthèse ni aucun pesticide. Ils récoltent ensuite les fruits à la main et les écrasent dans un pressoir alimenté à l'énergie d'une bicyclette, avant de laisser fermenter le jus dans des tonneaux en bois.

Selon les saisons et la période de l'année, l'équipe varie entre trois et une vingtaine de personnes. Il y a par exemple Haida, une amie du couple, artiste bricoleuse qui a dessiné plusieurs de leurs logos de bouteilles. Il y a aussi Boris, organisateur de soirées et accessoirement champion en titre de Air Guitare en Autriche. Ensemble, le Collectif a produit une cuvée de 13 vins et espère sortir au total environ 14 000 bouteilles cette année.

14 000 bouteilles de vin faites à la main – tu parles d'une équipe de choc.

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Photo de l'auteur.

À la carte de leurs pinards naturels : le XTRMNTR, un vin rouge percutant fait à partir de cépages de Mourvèdre et de Grenache noir, le Beau Oui Comme Bowie (un clin d'oeil à Gainsbourg), le Chemin F (un rosé foncé bien loin des horreurs trop sucrées qu'on a l'habitude de boire) et un Syrah des plus chaleureux dont la bouteille aux couleurs flash assure une bonne présence sur la table même longtemps après que son contenu a été vidé.

« C'est assez facile de faire du bon vin si on a du bon raisin – c'est un processus holistique, continue Kris. Si vous gérez bien l'aspect viticulture dans les champs, c'est 90 % du travail qui est fait. Pour moi, le meilleur vin c'est celui qui est macéré, fermenté et qui se bonifie dans des tonneaux en chêne. Si vous me demandez mon avis, le bois est un ingrédient hyperimportant pour le vin ».

Dans la petite commune de Port Vendres, les villageois passent parfois devant la cave du Collectif et observent du coin de l'œil, d'un air curieux et ahuri, les membres de cette bande de punks autoproclamés en train de pousser les bras d'un vieux pressoir sur fond d'Adam Beyer. Car dans toute la région et même au-delà, on apprécie leur vin et on en redemande.

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Photo de l'auteur.

« Le milieu a plutôt bien répondu, explique Kris. Beaucoup de gens du coin nous prenaient un peu pour des originaux. Mais c'était parce qu'ils ne comprenaient pas notre esthétique, notre façon de vivre, ni même notre musique ».

Les vins du Collectif sont aujourd'hui achetés directement par des grossistes Belges et Allemands ou par les quelques touristes anglais qui font un détour chez eux pour une séance dégustation. Mais tout le monde ne voit pas leur succès d'un bon œil et les membres du Collectif sont actuellement menacé d'être expulsé de leurs habitations, des caravanes installées au milieu des vignes.

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Les bouteilles des différentes cuvées du Collectif Anonyme, design fait maison. Photo de l'auteur.

Kris raconte : « Le maire a lancé une campagne pour, je cite, « laver Banyuls », et du coup ils essaient de nous virer. On pense qu'ils ont un gros préjugé sur notre style de vie alternatif. On a des points de vue différents mais le maire voudrait que tout soit bien carré et il en marre de voir des caravanes au milieu de notre vigne. Ils veulent gentrifier la zone, pour que la Côte d'Azur arrive jusqu'ici. On est pourtant beaucoup à vivre comme ça dans le coin, mais c'est sur le point de changer. »

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Le groupe se prépare donc à livrer une vraie bataille juridique. Pour se défendre, ils ont l'intention d'invoquer le droit qu'ont les agriculteurs de résider sur la terre qu'ils possèdent.

« Ce qu'on a fait dans ces vignes, c'est beau et c'est intéressant, donc on va se battre pour sauver ça, martèle Kris. C'est absurde de nous laisser pouvoir devenir propriétaire d'un terrain pour venir ensuite nous dire ce que l'on peut ou ne peut pas faire avec. »

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le logo du Collectif Anonyme, un tirebouchon en forme de A, pour « anonyme » et « anarchie ».

À la base, c'était une initiative punk pour produire du vin naturel et faire la nique aux industriels. Aujourd'hui, le Collectif Anonyme est en train d'emmerder le système d'une manière beaucoup plus concrète et globale. Ce n'est pas étonnant, donc, si le logo du Collectif Anonyme représente un tirebouchon en forme de « A », symbole à la fois d'« anonyme » et d'« anarchie ».

« Au début c'était vraiment dur, se rappelle Kris à propos des ennuis juridiques qui leur pendent toujours au nez. Mais c'est important de devoir se battre pour le Collectif. C'est pour ça qu'on a créé le projet quand même. Si on ne marchait pas sur les plates-bandes de quelqu'un ou si on n'énervait personne, il n'y aurait aucune raison à ce que l'on soit ici ».