Illustration d'Erik Pontoppidan

Comment je me suis fait virer de la supérette dans laquelle je bosse

Partie de « Snake » entre les rayons ou détournement de fonds : des gens racontent la fin de leur expérience professionnelle au sein de la plus ou moins grande distribution.

par Simon Espholm; illustrations Erik Pontoppidan
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août 2 2018, 3:18pm

Illustration d'Erik Pontoppidan

Quand on est jeune, on est un peu con. On a par exemple souvent du mal à imaginer les conséquences de ses actes - surtout au-delà des cinq prochaines minutes. Pourtant, la société insiste étrangement pour que les jeunes commencent à bosser le plus tôt possible.

Spoiler, combiner responsabilités et insouciance de la jeunesse ne se termine pas systématiquement en « happy end ». Si les gens qui travaillent dans les épiceries de quartier, les boulangeries et les stations-service sont de véritables héros du quotidien, tout le monde n’est pas capable d’assumer cette responsabilité comme il se doit. Et dans « tout le monde », je mets bien évidemment ceux dont le cerveau n’a pas encore fini de se développer.

MUNCHIES a rencontré quatre personnes avec un point commun : avoir été viré d'un taf d'employé de commerce alimentaire.

Peter*, 29 ans, caissier dans une supérette

Un peu avant de fêter mes 18 ans, j'ai travaillé à la caisse d’un petit supermarché. C’était un boulot horrible, mais c’était aussi l’un des rares que je pouvais faire. Je ne me souviens plus vraiment comment tout a commencé, mais j’ai fini par laisser passer des trucs gratos pour mes potes. C’était tellement facile. Je scannais le produit et je le rentrais à nouveau comme un retour. Le plus souvent, je leur passais du Bacardi Razz, du champagne, des places de ciné et des trucs dans le genre. Je bossais deux fois par semaine, et à chaque fois, j’avais au moins un pote qui venait « acheter » quelques bouteilles pour qu’on les vide ensemble le week-end suivant.

L’un de ces « visiteurs » réguliers portait une veste de couleur rouge vif. Un de mes collègues de travail a remarqué qu’il venait souvent pendant mes shifts. C’était celui qui profitait le plus de ma caisse magique. Il venait prendre du gel pour les cheveux et toutes sortes de trucs. Il a fini par éveiller les soupçons. La direction nous a mis sous surveillance.

À cette époque, l’adolescent apathique que j’étais passait son temps à compter les minutes qui le séparaient de l’heure libératrice de la fin de son service

Un jour, alors que je venais pour prendre mon service, on m’a demandé de passer au bureau. Là, mon patron m’attendait avec quelqu’un qui venait d’en haut et un représentant syndical. J’ai vite compris ce qui se passait et j’ai dû avouer le petit manège. Comme j’avais moins de 18 ans, mes parents devaient être mis au courant, mais j’ai réussi à convaincre mon employeur de me laisser 24 heures pour que je puisse leur expliquer moi-même plutôt qu’ils l’entendent par téléphone de la bouche d’un inconnu. Dans les faits, il était hors de question qu’ils l’apprennent, d’autant que j’avais déjà eu quelques merdes à droite à gauche à cette époque. C’était impensable. J’ai donc demandé à la copine du grand frère de mon pote de se faire passer pour ma mère au téléphone.

Au bout du compte, on a trouvé un accord. J’allais devoir rembourser une partie de l’argent perdu (environ 3 000 euros après négociation), et en échange, ils ne contacteraient pas la police. Dès que j’ai eu 18 ans, je suis allé voir ma banque, je leur ai raconté l’histoire, j’ai fait un crédit de 5 000 euros et j’ai payé ce que je devais à mon ancien patron.

Mes parents n’en savent toujours rien.

Lars, 34 ans, travaille à la section produit frais d'un supermarché

À 16 ans, je taffais à Østerbro, dans la banlieue cossue du nord de Copenhague. Je travaillais au rayon produit frais dans un supermarché très propret et impeccablement organisé. À cette époque, l’adolescent apathique, constamment en lendemain de cuite et bédaveur occasionnel que j’étais passait son temps à tourner en rond, traînant des pieds et comptant les minutes qui le séparaient de l’heure libératrice de fin de service. Le boulot consistait, entre autres, à avoir l’air aimable et avenant, et à aider les clients en quête de tel ou tel produit. Il était donc important de dégager quelque chose de positif.

Le gérant du magasin était constamment sur mon dos parce qu’il trouvait que je glandouillais sévère, constamment les bras croisés, ce qui avait pour effet de renvoyer un signal négatif aux femmes d’Østerbro qui, de ce fait, n’osaient pas me demander de l’aide pour trouver les chanterelles ou les avocats les plus mûrs. J’ai réussi à passer entre les gouttes sur une quinzaine de services, jusqu’au jour où j’ai remarqué que le patron m’observait de loin alors que je baillais paisiblement entre deux rayons et deux parties de « Snake » sur mon bon vieux 3210. Le type n’a même pas eu à dire quoi que ce soit. J’ai immédiatement compris que ma carrière dans ce supermarché venait de toucher à sa fin.

Quand je suis revenu bosser, deux jours plus tard, il y avait un petit papier rose dans mon casier. J’ai rendu mon uniforme et j’ai mis les voiles : « Next ».

Ulrik*, 29 ans, caissier dans une supérette

Quand j’étais étudiant en licence, j’occupais mes journées avec un petit boulot de caissier. Au Danemark, on a un système de consigne des bouteilles recyclables. Le client ramène les bouteilles. Il les met dans une machine qui lui rend en échange des bons d’achat. Quand celle-ci ne fonctionnait pas, on pouvait imprimer nous-mêmes les bons d’achat en caisse. Un jour, je me suis dit que je pouvais essayer avec des petites sommes – genre 40 ou 50 balles. Mais ça, c’était avant de réfléchir à la quantité industrielle de bouteilles qu’il fallait ramener pour atteindre un tel montant.

Un mois s’est écoulé. J’étais nerveux comme un écureuil caféiné à chaque fois que j’allais travailler. Heureusement, personne n’avait découvert mon méfait. Grisé par ce sentiment d’impunité, je décidais de m’offrir un nouveau bon d’achat mais de 300 balles cette fois. Je n’ai pas été pris. Quand bien même je devais me connecter avec mes identifiants à chaque fois que je prenais mon service à la caisse.

J’avais l’impression d’avoir réussi à carotter le système. Le plus gros bon d’achat que je me suis fait atteignait 400 euros. Et puis, à quelques jours de Noël, un peu dépassés par la clientèle trop nombreuse, les gérants nous ont tous fait venir et nous ont mis en caisse en oubliant l’identification. Ce jour-là, je suis parti avec 1 500 balles.

Ça peut sembler vraiment mesquin, mais à chaque fois que je rentrais chez moi avec un de ces bons, j’étais pris d’un fort sentiment de culpabilité. Je savais ce que je risquais si je me faisais prendre. Mais c’était vraiment trop facile.

La somme d’argent en jeu était beaucoup trop importante. Il ne s’agissait plus du tout d'un simple vol mais carrément d'un détournement de fonds

Après presque un an de petits bonus, j’ai reçu un coup de fil du gérant qui me demandait de le retrouver dans son bureau.

En entrant dans la pièce, j’ai aperçu une pile de papiers sur une table. Sur ces documents, étaient notées toutes les fois où j’avais fait ma petite manip’ avec mon nom, le jour, l’heure et la somme. Il n’y avait aucune issue et, en toute honnêteté, j’ai même ressenti un sentiment de libération après avoir été découvert. J’avais contrefait suffisamment de bons d’achat pour pouvoir acheter une petite voiture.

J’ai été conduit au commissariat, puis la police s’est rendue à mon domicile, elle a fouillé ma chambre où elle a découvert une quantité importante d’argent liquide. Mes parents étaient sous le choc. Je n’en avais parlé à personne. Pas même mes meilleurs potes. C’était trop embarrassant. Mais je n’avais pas su m’arrêter.

Le lendemain, je me suis littéralement décomposé. J’ai appelé mon patron et ses supérieurs en larmes, disant que je rendrais la totalité de l’argent et demandant que la police reste en dehors de ça. Mais cela s’est avéré impossible. La somme d’argent en jeu était trop importante et il ne s’agissait plus d’un simple vol, c’était du détournement.

Un an plus tard, j’étais au tribunal. J’ai pris du sursis parce que c’était mon premier crime et parce que j’avais proposé de rembourser tout l’argent. Au bout de 10 ans, j’ai enfin réussi à solder ma dette.

Quand j’y repense, j’ai encore du mal à croire que c'est moi qui ait tapé toute ces thunes.

Joakim, 29 ans, serveur dans une station-service

Quand j’avais 17 ans, j’ai travaillé dans une station-service où je servais des hot-dogs, des frites et des pâtisseries et où je remplissais les rayons. Pendant le service, les employés avaient le droit de manger autant qu’ils voulaient. C’était parfait.

Je travaillais le lundi et le vendredi, mais je voulais pouvoir profiter de mon vendredi, donc j’ai demandé que mon emploi du temps soit modifié.

Au bout de six mois, l’un de mes collègues a démissionné et j’ai enfin pu échanger mon vendredi contre le mercredi. Le truc c’est que même si c’est moi qui avais demandé ce changement, le mercredi, j’ai oublié de me pointer au boulot. J’ai donc dû inventer une excuse pour cette absence. Mais lorsque c’est arrivé 3 fois de suite, les choses se sont compliquées.

Le gérant m’a appelé et m’a dit que l’aventure allait s’arrêter là pour moi. « On est certains que tu comprends », ont-ils dit.

* Certains noms ont été modifiés pour protéger la vie privée de nos sources


Ce papier a été publié préalablement sur MUNCHIES Danemark