Toutes les photos sont de l'auteur.

Comment le vin nature a sauvé ma vie

Arthuro Peduzzi

C'est lui qui m'a permis d'échapper à une existence faite de peines de cœur, de soirées tristes et de picole sans goût.

Toutes les photos sont de l'auteur.

Alcools insipides, bières fades et cochonneries d’adolescent en mal de sensations fortes trônent sur la table basse. C’est une de ses mornes soirées d’hiver, celles où l’on se réfugie à l'intérieur pour fuir le froid et le manque de lumière. On ne le savait pas encore, mais c’était aussi là que tout allait commencer.

Au milieu des convives, alors que rien ne me fait vraiment envie, j’observe mes potes qui montent en température. Assis sur le canapé, j'envisage, pour me mettre à niveau, un whisky sale qui doit réunir à lui seul les fonds de tonneaux de toute l’Écosse. Alors que je suis sur le point de me servir un godet en écoutant les péripéties de mon voisin de droite, la sonnette retentit.

LIRE AUSSI : Dans les salons du Beaujolais aux origines du vin nature

Timothée, le frère d'un de mes amis, surgit avec deux magnums. Il a l'œil qui pétille, malicieux même. Il salue tout le monde et se pose à côté de moi ; il exhibe fièrement ses quilles et s'empresse de mettre la main sur un tire-bouchon.

Les étiquettes attirent immédiatement mon attention ; elles sont bien loufoques et bariolées, tranchant clairement avec le « Bordeaux supérieur médaillé d'or » qui traîne quelque part dans ce capharnaüm qui sert d’apéro. Ça fait un moment que je dois lui parler d'un projet qui trotte dans un coin de ma gueule et je ne me doutais pas que cette soirée-là allait faire de nous des frères. La même ambroisie coulait dans nos veines.

À cette époque, Timothée se complaisait dans une routine sans saveur en pensant aux beaux jours. Après quatre années de sommellerie – qu'il a exercé, le plus souvent, déguisé en pingouin dans des restaurants étoilés –, il avait saisi l'occasion de se terrer au fin fond du Centre des nouvelles industries et technologies (CNIT) à la Défense. Là bas, il faisait office de caviste pour cols blancs.

J'étais, de mon côté, à fond dans mon projet de vie commune avec ma future ex et obnubilé par mes photos, tel un petit paparazzi chassant l’événement au détriment du temps qui file. Pour briser le train-train quotidien, j'avais aussi mis sur pied une petite association dont le but était de titiller la curiosité de ses adhérents, tantôt sur les toits de Paris, tantôt dans des friches industrielles, squats et autres lieux urbains plus ou moins laissés à l'abandon.

On réunissait des curieux dans un lieu à Paris pour descendre des canons. Aucune pression de réussite, juste l'envie que tout le monde passe un bon moment et découvre le monde du vin nature.

Depuis peu, j'avais l'intention de mettre un peu de vin dans ces événements et c'est là que Timothée, le Dionysos lutécien armé de son fameux tire-bouchon, est entré en scène, embrassant ce soir-là ce qui allait devenir notre destinée.

Avant même de finir le premier gorgeon, on était déjà en train de prévoir l’orgie à venir. Timothée voulait l’orienter sur « le vin nature » et la « biodynamie ». Deux termes encore un peu flous pour moi. Mais les idées fusaient au fur et à mesure que les magnums se vidaient.

À la fin du deuxième, notre complicité fut scellée dans l'ivresse et contrairement à Maximin II Daia [empereur romain et gros buveur qui exigeait qu'on n'exécute que le lendemain les ordres qu'il donnait dans l'ivresse], on n’avait pas cru bon de préciser que les décisions prises à Sodome et Gomorrhe étaient nulles et non avenues.

On l’a joué comme ça pendant deux ans ; on vivait nos petites vies au calme et, chaque 20 du mois, on réunissait des curieux dans un lieu à Paris pour descendre des canons dans la joie et le moment présent. Aucune pression de réussite, aucune histoire d'argent, juste l'envie que tout le monde passe un bon moment et découvre le monde du vin nature.

L'idée de transformer cet exode en un reportage dans les vignes sur les femmes et les hommes qui les font grandir nous est apparue comme une d'évidence.

On était les maîtres de cérémonie. Timothée dans les explications viniques et moi dans l'organisation des tenues. Les gens adhéraient vraiment au truc, vivant avec la même insouciance idéaliste qu'un zadiste à Notre-Dame-des-Landes. Tout allait bien pour nous. Il fallait bien que ça parte en couille à un moment. Après neuf ans de « bons et loyaux services », je me retrouve célibataire. Timothée perd son papa, « Menio », sérieux canonnier du dimanche avec son accent grec à couper à la tronçonneuse.

Les raouts deviennent des parenthèses insuffisantes dans cette intense déprime où le cœur pleure le vide. Pour s'oublier entre deux réunions, on prend l'habitude de s’échouer dans les rades des amis et c'est en rentrant du Siffleur de Ballon – où Fred, le taulier de l'époque (maintenant aux commandes de « Vignes »), nous avait mis « une séance » – qu'on décrète que c’est le bon moment pour se barrer fissa de Paname. On avait que nous deux, une rage noire et l'envie de tout claquer.

C’est là que « le Veau » entre en scène. Ce van qui avait plus l'habitude de roupiller dans un garage de Montreuil que de parcourir le bitume, on allait épuiser ses jantes sur les routes sinueuses des campagnes de France et de Navarre. L'idée de transformer cet exode en un reportage dans les vignes sur les femmes et les hommes qui les font grandir nous est apparue comme une d'évidence.

Le 7 mars 2016, « le Veau » chargé jusqu’à la gueule en gasoil et en « gazouz pour ne pas flancher » prenait la direction de la vie authentique, loin des particules fines, vers un ciel étoilé. Quelques vignerons étaient déjà prêts à nous recevoir – la sérendipité et les rencontres feraient le reste.

De cette aventure, ce qui nous a changés, c'est l'amour du partage et la passion du travail qui habite l'âme des gens qui font bien boire.

À nous Bourgogne, Jura, Beaujo’, Vallée du Rhône, Provence, Languedoc, Roussillon,
Sud-ouest, Bordelais ou Vallée de la Loire. Ça allait être notre Tour de France à nous avec pour étendard la quête d'un certain art de vivre.

Le van avalait les kilomètres pendant qu'on descendait les vins à la hauteur d'un Vitellius [autre empereur romain tout aussi porté sur l’amphore]au sommet de son art. On y était enfin ! Sur la route du bon boire, on découvrait de magnifiques terroirs, un travail toujours différent guidé par l'envie de faire des vins honnêtes et sans artifice.

On a festoyé à des tables orgiaques, mangé des boîtes dans le van sous des trombes d'eau. On s'est embourbé dans des champs inondés, on a découvert les affres de la déshydratation sous la tôle mais on a aussi et surtout connu l’accueil réconfortant du foyer des familles et des bonnes tables vigneronnes.

De cette aventure, ce qui nous a changés, c'est l'amour du partage et la passion du travail qui habite l'âme des gens qui font bien boire. Plus on découvrait l’étendue de la viticulture plus on s'est dit qu'on était tout petit là-dedans et qu'on avait envie de grandir.

LIRE AUSSI : Au procès du vin nature

On a vécu un été avec peu mais on était bien. Juste bien. On a hésité à poursuivre cette vie de bohème mais, au moment des grandes décisions, on est resté soft et on est rentré sur Paname avec un plan bien naïf en tête : « Viens on ouvre un bar (à vins natures) ».

Au fur et à mesure de notre périple, l'envie grandissant d’ouvrir un lieu qui nous ressemble et qui rassemble un peu de toutes nos belles rencontres. Ce lieu, on l'a appelé la Curieuse Compagnie, le nom originel de l’association. Ici, tu pénètres dans notre univers, du sol au plafond. Pas de prise de tête sur le vin. Uniquement ce qu'on aime. Et dès qu’on en a l’occasion, on repart sur la route pour revoir les potes, canonner tous ensemble et découvrir des terroirs qui nous sont encore inconnus.


Arthuro et Timothée sont les gérants et co-fondateurs de la Curieuse Compagnie, 32 Rue de l'Échiquier, 75010 Paris.