Comment Paul Cézanne est tombé dans la pomme

On a demandé à un de ses biographes de décrire la relation que l'artiste entretenait avec ce fruit qu'il a peint des dizaines de fois.

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juin 19 2017, 5:25pm

Quand on parle de pommes, le premier truc qui vient à l'esprit est un vieux slogan de la vie politique française« Mangez des pommes », disait Jacques Chirac en ajoutant qu'il trouvait le fruit fort sympathique et qu'il l'observait tous les jours. Chez Disney, la pomme existe en version beaucoup moins fun, que ce soit celle que Blanche Neige becte avant de tomber dans le coma ou celle que Pinocchio n'offrira jamais à son prof.

Bref, c'est un fruit auquel tout le monde est rapidement confronté. Et Paul Cézanne, le célèbre peintre impressionniste français, ne déroge pas à la règle. Alors qu'une exposition consacrée à ses portraits a ouvert ses portes le 13 juin dernier au musée d'Orsay à Paris, l'occasion était belle de revenir sur une des obsessions du peintre provençal : ces foutues pommes.

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La pomme apparaît dans plusieurs dizaines de natures mortes de Cézanne. Le tableau Les Pommes a même été vendu en 2013 pour la modique somme de 41 millions de dollars (32 millions d'euros à l'époque).

Portrait de l'artiste au fond rose, Paul Cézanne, vers 1875, musée d'Orsay

Du coup, on a décidé de poser quelques questions à Bernard Fauconnier, auteur d'une biographie intitulé Cézanne parue chez Gallimard, pour en savoir un peu plus sur le fruit défendu et comprendre ce que les pommes du peintre ont de si spécial.

MUNCHIES : Bonjour Bernard. Vous savez pourquoi Paul Cézanne était si obsédé par la représentation des fruits – et de la pomme en particulier ?
Bernard Fauconnier :
Si vous avez consulté le catalogue de son œuvre, vous savez que la nature morte a accompagné toute sa vie. Sans compter les dessins et les aquarelles, on en répertorie entre 60 et 70 à l'huile – ce qui est quand même pas mal. Certaines sont très célèbres comme Les Pommes ou Le Compotier. On trouve même des vanités. Cézanne a beaucoup exploré le genre de la nature morte, un topic pratiqué par de nombreux peintres classiques et notamment Chardin pour qui il avait une admiration certaine. La nature morte l'a toujours intéressé parce que c'était l'occasion rêvée de creuser au plus près de la matière. Le sujet, qui est immobile mais absolument pas anecdotique, lui permet d'inventer et de poursuivre la recherche qu'il a menée sur la nature et la matière. Voilà pourquoi il a abordé ce thème aussi souvent.

Compotier, verre et pommes, 1879-1880, Paul Cézanne

OK. Mais pourquoi avoir peint autant de pommes ?
Il voulait faire une impression de la nature, symbolisée par des fruits et des pommes, de manière absolument inoubliable et incontournable. Il cherchait des pommes qui soient la quintessence de la pomme. L'Être de la pomme. Quand vous regardez certains paysages, même dans sa relative prime jeunesse, dans des toiles comme La Maison du Pendu, on voit qu'il cherche l'essence des choses. Plutôt que de vouloir saisir l'instant, il tend vers une notion d'éternité. Une pomme pour lui, c'est l'essence même de la pomme. Ce n'est pas le fruit anecdotique qu'on va croquer après. C'est rendre la matière dans ce qu'elle a de plus ontologique.

Si vous vous intéressez à la gastronomie, vous tombez assez mal. Cézanne était un frugal. C'est quelqu'un qui, même s'il appréciait aussi les bonnes choses, se contentait de ce qu'il avait. Son plat préféré, c'était la salade de pommes de terre. Ce qui est assez modeste. Évidemment, en bon provençal, il était aussi un grand consommateur d'huile d'olive. Sur les pommes, il y a une anecdote plus ou moins fiable qui raconte qu'Émile Zola, camarade de classe de Cézanne, lui en aurait offert un panier. Zola était un garçon souffreteux un peu faiblard qui se faisait emmerder par les autres enfants. Cézanne était un solide gaillard et aurait pris un jour sa défense. C'est de là que viendrait la célèbre phrase du peintre : « Les pommes, elles viennent de loin. » Bon, l'anecdote a pu être enjolivée.

Qu'est-ce qu'elles ont de si spéciales ces pommes ?
Il suffit de regarder les tableaux. Elles ont quelque chose de tellement évident et présent qu'elles donnent l'impression de sortir de la toile. Il y a là une essence qui dépasse la simple représentation. Mais c'est le travail de toute une vie. Cézanne est revenu d'innombrables fois sur le même motif – comme il l'a fait pour la montagne Sainte Victoire ou d'autres. Les pommes ont une présence puissante, multipliée par dix. Cézanne disait, « Je ne peins pas des paysages, je peins des tableaux. » On peut dire la même chose des pommes. Il ne peint pas les pommes, il peint au-delà du simple fruit qui est destiné à pourrir au bout de quelques jours. Lui, il l'éternise.

Nature morte à la soupière, Paul Cézanne, vers 1877, musée d'Orsay

C'est de l'ordre de la sensibilité et du ressenti, mais on est quand même frappé quand on voit ses natures mortes qui sont pourtant très marquées par une tradition. Vous en avez vu des dizaines, certaines admirablement faites, d'autres admirablement léchées, avec un reflet sur un fruit, une transparence de l'eau parfaitement rendue. Chez Cézanne, c'est autre chose. Il y a une masse de matière qui fait que l'objet ressort avec une force accrue.

Est-ce qu'on peut aussi parler de « charge érotique » ? Après tout, la pomme, c'est le fruit défendu…
Je n'ai jamais lu ce genre d'analyse mais pourquoi pas. C'est vrai que certains fruits, certaines rondeurs, peuvent évoquer des formes féminines mais je ne pense pas que ce soit son intention première. Ce qui est singulier chez Cézanne, c'est qu'il n'est pas du tout sensuel au sens érotique du terme. Si vous voyez ses baigneuses, ce ne sont pas des objets de désir. Ce sont des espèces de statues qui semblent sortir de terre. À mon sens, on ne trouve pas d'allusions ou de connotations érotiques. Peut-être qu'il faudrait que je regarde les choses sous un autre angle. On n'en a jamais vraiment fini avec les belles œuvres.

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Nature morte aux oignons, Paul Cézanne, 1896-1898, musée d'Orsay

Est-ce qu'il y a des natures mortes plus importantes que d'autres ?
Non. Je ne veux pas faire de hiérarchie. Je trouve l'ensemble des natures mortes de Cézanne, avec pommes ou fleurs, admirable. J'adore par exemple la Nature morte à la soupière qui est très belle et très suggestive. Le Plat de pomme ou la fameuse Assiette de pêches. Il y a aussi cette nature morte, assez précoce dans sa production, qui représente un oignon. Elle symbolise le quotidien modeste de quelqu'un qui se nourrit comme il peut et reflète une réalité vécue. C'est assez émouvant.

En effet. Merci Bernard.


Cézanne par Bernard Fauconnier, Folio Biographies, éd. Gallimard.