Photo avec l'aimable autorisation de SCOOP/Marcus Peel.

Le musée de la crème glacée ne se prend pas pour la moitié d'un cône

À travers sorbetières de l’époque victorienne et imprimés d'Andy Warhol​, le SCOOP veut montrer l’histoire du dessert au-delà d'Instagram.

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17 septembre 2018, 3:19pm

Photo avec l'aimable autorisation de SCOOP/Marcus Peel.

Depuis quelques années, une tendance marquante a fait son trou dans le monde de l'alimentation. Murs nus, belle vaisselle et cafés lattes aux couleurs improbables ne sont plus uniquement là pour créer l’expérience culinaire parfaite. La façon dont la nourriture est disposée dans votre assiette et la garniture dans votre cocktail n’est pas seulement destinée au plaisir esthétique immédiat. Le but, c’est Instagram.

Que ce soit conscient ou non, nos espaces alimentaires semblent de plus en plus conçus pour constituer des vignettes parfaitement photogéniques. Certains pensent, non sans raison, qu’au-delà des réseaux sociaux, la responsabilité en incombe à la vague de musées dits « alimentaires ». Une mode qui s’est répandue aux États-Unis. Outre le musée de la pizza à Chicago, un musée de l'œuf et – cerise sur le gâteau – un musée de la crème glacée ont aussi vu le jour à New York.

Ce dernier, imaginé par une entrepreneuse d’une vingtaine d’années résolument ancrée dans ce qu’on appelle la génération Y, présente des expositions sur le thème de la glace. Le musée éphémère était doté d’une « salle arc-en-ciel » et d’une piscine de vermicelles en plastique. Les critiques l’ont descendu en flammes, n’y voyant guère mieux qu’une « opération selfie », mais la version new-yorkaise du Museum of Ice Cream (MOIC) a empoché 5,4 millions de dollars en quelques jours après son ouverture. Nul besoin de le préciser, il rend très bien sur Instagram.

Peut-être inspiré par le succès du MOIC, la tendance des musées alimentaires a traversé l’Atlantique. Bompas and Parr a ouvert son propre musée de la glace à Londres, dans le quartier de King’s Cross – il est possible de le visiter jusqu’au 30 septembre. Connu pour ses performances marketing autour de la nourriture, le studio d’arts culinaires s’est auparavant illustré dans des projets tels que la création d’un nuage de gin tonic ou de répliques du Palais de Westminster en gelée. Leur musée, nommé « SCOOP : Le monde merveilleux de la glace », promet de « donner vie à votre dessert préféré à travers une immersion sensorielle totale ».

À l’intérieur du SCOOP, musée éphémère de la glace créé par le studio de design culinaire londonien Bompas and Parr. Photo avec l'aimable autorisation de SCOOP/Marcus Peel.

Quand j’ai entendu parler du SCOOP, j’étais d’abord curieuse (comprenez « sceptique ») de mesurer la portée éducative de son contenu. Est-ce que, comme le MOIC, il contiendrait plus de spectacles visuels que de substance historique ? Du kitsch étincelant qui rend bien en photo et rien d’autre ?

Peut-être que mon pessimisme était précipité, car derrière la flamboyance des spectacles culinaires de Bompas and Parr, se cache une véritable passion pour la gastronomie. Depuis de nombreuses années, le duo fondateur, Sam Bompas et Harry Parr, caresse l’idée de créer un Musée britannique de la nourriture, une institution qui accéderait au rang de joyau national au même titre que le British Museum ou le Musée d’Histoire naturelle. En 2015, ils ont créé un mini-Musée britannique de la bouffe, qu’ils ont agrémenté d’une plantation de bananiers dans une pièce à l’étage, afin de mettre en relief l’impact des monocultures sur la sécurité alimentaire. Essayez donc de poster ça sur Instagram.

« Le Musée de la glace aux États-Unis a eu un succès incroyable et ce qu’ils ont réalisé est impressionnant, dit Bompas. Mais si on regarde l’expérience qui en découle, on voit que c’est un peu… disons que c’est très, très adapté pour Instagram. Pratiquement tout est prévu de manière à ce que les gens se prennent en photo avec leurs amis devant un fond rose. Je ne crois pas que ça corresponde à ma vision du musée. Que les gens se prennent en photo, c’est bien, mais il faut aussi vivre des expériences intéressantes et apprendre des choses. »

Parmi les pièces, on trouve un vieux livre de recettes aux parfums de jonquille, œillet, anis et sherry, des moules à glace et des sorbetières de l’époque victorienne, des imprimés d'Andy Warhol

Le projet du Musée britannique de la nourriture a permis à Bompas and Parr de comprendre qu’il existe un type de public qui a le goût (pardon pour ce jeu de mots) des expositions qui explorent notre façon de manger. La crème glacée était donc l’étape suivante logique : un produit alimentaire si génial qu’en ces temps de division pré-Brexit, il mettrait tout le monde d’accord. La gourmandise la plus démocratique qui soit.

Bompas connaissait également un duo d’amatrices de glaces, Robin et Caroline Weir, qui ont accumulé ce qui représente sans doute la plus grande collection au monde d’objets en lien avec la crème glacée : 14 000 pièces, parmi lesquelles un vieux livre de recettes aux parfums de jonquille, œillet, anis et sherry, des moules à glace et des sorbetières de l’époque victorienne, des imprimés d'Andy Warhol, des cartes postales suggestives et des statues aux couleurs pastel que l’on trouve à l'extérieur des boutiques en bord de mer pour promouvoir les glaces en vente à l'intérieur.

« Elles m’ont dit qu’elles avaient cette collection mais que personne ne s’y intéressait, explique Bompas. Nous, on y a vu l’opportunité d’accorder à une collection sérieuse une approche sérieuse, et d’explorer à travers elle l’Histoire de notre rapport à la glace. »

Photo avec l'aimable autorisation de SCOOP/Marcus Peel.

J’entre dans le SCOOP, prête à explorer les lieux, et je tombe sur une vidéo de Robin Weir qui me présente l’exposition. J’ouvre ensuite la porte d’un véritable congélateur. OK, c’est une collection sérieuse. Mais j’ai quand même l’impression qu’on va se marrer un peu.

Derrière le congélateur, il y a une chambre qui ressemble davantage à un musée traditionnel, rempli d'objets qui ont un lien avec la crème glacée. Chacun d’eux est accompagné d’une histoire fascinante. J'apprends qu’à l’époque où la crème glacée était l'apanage des nantis, les chefs essayaient de recréer le plat principal que les gens avaient mangé en utilisant des moules - une sorte de trompe-l’œil victorien en crème glacée. Sur un écran, j’en repère un en forme de patate géante – c’est dire jusqu’où allait leur souci du réalisme – et j’en viens à imaginer la réaction des influenceurs/courtisans du XIXe siècle, même privés de réseaux sociaux.

Des moules à glace de l'époque victorienne. Photo avec l'aimable autorisation de SCOOP/Marcus Peel.
Penny Licks, les récipients en verre utilisés pour servir de la glace au XIXe siècle. Photo de l'auteur.

« En 1828, une glace à l'abricot coûtait 10 shillings, soit l'équivalent d’une livre (un euro) pour une bouchée de glace, explique Lisa Slominski, conservatrice du SCOOP. L’invention du Penny Lick est arrivée avec la démocratisation des crèmes glacées. »

Au centre de la pièce, empilés à la manière d’une fontaine à champagne, se trouvent les fameux Penny Licks, des petits récipients en verre de la taille d’un coquetier utilisés pour servir la glace. Objet en apparence totalement inoffensif jusqu'à ce que Slominski m’apprenne qu’on se les partageait et qu’ils avaient provoqué une épidémie de tuberculose avant d’être interdits en 1898.

Un mur de cartes postales de glace. Photo de l'auteur.
Photo avec l'aimable autorisation de SCOOP/Marcus Peel.

Heureusement, le cône fait son apparition à ce moment-là. Une partie du musée est aussi consacrée à l'impact de la crème glacée sur la culture pop dans toute sa gloire pastel. La glace est devenue omniprésente dans les dessins animés, les films et pendant les vacances. Dans l’une des pièces, un mur de cartes postales, allant de l’ancienne publicité Viennetta, à la scène de plage au double sens grivois (« Dépêche-toi chérie, avant qu’elle ne ramollisse ») me fait face.

« Il y a plus de 500 cartes postales, ici. La plupart sont des cartes postales de vacances, mais il y en a une, par exemple, sur la pilule contraceptive ... », raconte Slominski. Bompas précise : « Au États-Unis, les glaciers vendaient souvent à leurs clients leurs prescriptions médicales. Les gens pouvaient commander des laxatifs dans leur glace afin que personne ne soit au courant. »

Personne à ma connaissance ne voudrait mettre ça sur Instagram. Pas plus que la façon dont le lien entre glace et substances pharmaceutiques s’est accru par la suite. Dans les années 1980, des trafiquants de drogues rivaux ont réquisitionné des camions de glaces pour vendre leurs marchandises.

« Une affaire qui s’est terminée par le meurtre de cinq personnes », souligne Slominski, jetant une touche de noirceur dans cet univers de lumière..

Une interprétation électroencéphalographique des ondes cérébrales de l'auteur après avoir mangé de la glace. Photo de l'auteur.

Mais la glace a ses propres effets psychotropes. Au détour d’un couloir, quelqu’un me tend un casque EEG à mettre autour de mon front et un pot de glace. Lorsque j’en prends une bouchée, les lignes de couleurs figurant sur l’écran en face de moi, qui étaient droites jusqu’alors, se mettent à onduler. Il s’agit de mon cerveau, qui se réjouit du shoot de sucre, de crème, de gras et de sel que je viens de lui injecter.

Je sens l’appel du smartphone – je dois absolument prendre ça en photo. Je demande la permission. Je ne voudrais pas faire paraître triviales les expositions sérieuses et historiques du SCOOP avec ma story Insta.

Photo de l'auteur.

« La glace a toujours été synonyme de spectacle, me rassure Bompas. Historiquement, c’était propre à l’aristocratie, comme quand le Roi Soleil faisait servir une caisse de glace lors d'un banquet à Versailles. Mais maintenant, chacun est son propre petit régent, avec sa propre suite. La glace est une chose à travers laquelle on peut manifester ses goûts. Alors pourquoi ne pas en faire étalage ? »

Ce n'est pas parce qu’une exposition est éducative qu’elle ne devrait pas être partageable et, heureusement, les murs roses de SCOOP s'y prêtent parfaitement.


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES UK

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