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Avec les Français qui dealent des sandwiches au pays du naan

Carole Dieterich

À Bangalore, en plein cœur de la Silicon Valley Indienne, deux expats initient les Indiens aux plaisirs de la bouffe de rue française.

Le moteur toussote. La clé dans le contact, la pédale de l’accélérateur enfoncée…. Au bout de la troisième tentative, la carcasse s’ébranle enfin avant de laisser s’échapper une épaisse fumée noire. Le matador bleu estampillé « Le Casse-Croûte » peut commencer sa journée. Il file pendant quelques mètres sur une route bordée d’une végétation luxuriante puis s’engouffre dans le traffic dense de Bangalore, la capitale indienne de la high-tech.

« Ca y est, on est déjà bloqué ! » Au volant : Nicolas Coupé, alias Coco, le dernier à avoir rejoint l’aventure du « Casse-Croûte » ce food truck lancé en 2015 à Bangalore, capitale de l’État du Karnataka, par trois autres Français. « Au départ, on voulait ouvrir un café, un genre d’Estaminet mais c’était vraiment compliqué de trouver un local parce qu’on n’était pas associé avec un Indien », explique Nicolas Grossemy, alias Nico, l’un des trois fondateurs et surtout un ami de longue date de Coco.

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Après six mois passés à chercher un lieu, le café deviendra un projet food truck. Les deux gamins d’Arras d’à peine 26 ans qu’un léger accent du Nord trahit encore, dénichent un vieux matador de 1983. Dans sa précédente vie, le mythique camion faisait du ramassage scolaire, il a donc fallu qu’un garagiste indien le remette sur roues et l’aménage. « Notre mécano, c’est un mec qui ressemble au Père Noël », lâche Nico qui n’a rien perdu de sa tchatche d’ancien serveur.

Dans la chaleur suffocante de la cabine, Coco passe à peine la seconde qu’il se fait arrêter par des policiers postés à l’ombre d’un arbre. « Ca arrive rarement, tente-t-il de nous rassurer, lunettes de soleil sur le nez, le visage encadré par son collier de barbe blonde. Pas plus de deux fois par mois. » Tout est relatif. Cinq minutes et une amende à 15 euros plus tard - pour défaut d’assurance et de permis véhicule lourd - nous voilà repartis. Direction Bagmane Tech-Park.

Initialement, l’idée était de faire des croque-monsieur. Finalement, ça sera du sandwich avec un pain plus classique, fait maison, comme le reste de la cuisine.

Ce campus de plus de 20 hectares accueille dans une dizaine de bâtiments de verre et de béton plusieurs grandes entreprises indiennes et internationales, parmi lesquelles : Tata, Dell ou encore Alstom.

Depuis les années 1990, Bangalore est le centre de l’informatique en Inde et la population a plus que triplé. La ville est ainsi passée de 3 millions d’habitants en 1991 à 10 millions aujourd’hui. Les emplois générés par l’industrie informatique ont attiré des Indiens des quatre coins du pays mais aussi beaucoup d’étrangers. « Nous, on vise la classe moyenne qui a entre 25 et 35 ans, ouverte sur le monde et qui a envie de découvrir des nouvelles choses », explique Nico. Les Tech-Park sont pleins de ces Indiens curieux au pouvoir d’achat élevé.

Au début, pour tester leurs recettes, les Frenchies du Casse-Croûte jettent leur dévolu sur un espace de co-working à côté de chez-eux. « On faisait ça dans ma cuisine avec ma femme de ménage et on livrait avec notre scooter et notre sac à dos, lâche Nico. J’avoue, c’était le bordel… ».

Une marmite de ratatouille mijote dans les cuisines du Casse-Croûte.

Initialement, l’idée était de faire des croque-monsieur. Mais au fil des tests, le concept s’affine. Finalement ils optent pour des sandwichs plus classiques tout faits maison. Le « bread master » comme ils l’appellent prépare tous les matins une centaine de « buns ». La composition des sandwichs est simple - poulets-mayo ou encore crevettes Aïoli - mais leurs noms sont autant de clins d’oeil. « Par exemple, le poulet aux épices des Caraïbes, s’appelle ‘Monsieur Césaire’ (en hommage au poète antillais) et le végétarien avec des carottes est devenu ‘Madame Croquante’ », détaille Coco, menu à la main.

Naveen travaille pour le Casse-Croûte depuis un an et demi. Il manage les équipes et remplace les absents comme aujourd’hui où il a pris le poste du « bread master ».

Aujourd’hui, la mécanique est bien huilée. Le Casse-Croûte a même réussi à ouvrir un magasin dans Bangalore et trois jours par semaine, ils continuent d’aller dans les Tech-Park. La veille, Nico et Coco inondent les réseaux sociaux et envoient des messages WhatsApp pour prévenir de leur venue dans un quartier. Dans la plupart des Tech-Park, il leur suffit de payer une concession pour s’installer dans l’enceinte du campus. À Bagmane en revanche, impossible de franchir la porte. On se gare à la sauvage, le long des murs d’enceinte. L’agent de sécurité ne bronche pas. En échange d’un petit bakchich de 100 roupies, soit la modique somme de 1,30 euro, la présence du camion est tolérée sur ce bout de trottoir, entre deux mondes. À l’intérieur du campus, les allées sont goudronnées et parsemées de palmiers, les espaces verts ont été savamment pensés, les bâtiments se succèdent de manière ordonnée. De nôtre côté, des routes de poussière se perdent vers l’horizon et des terrains vagues voient des constructions pousser ça et là.

A midi pétante, la porte métallique s’ouvre et trois Américains friands de « french food » déboulent. Ces comptables expatriés viennent ici tous les mardis. « Ce sont presque les seuls à proposer de la nourriture française à Bangalore », avance Bratt, installé ici depuis 9 mois déjà.

« Avant j’associais uniquement la cuisine française à de la gastronomie, mais là, c’est français, abordable financièrement et street friendly. »

Au milieu du bal des expats américains, on trouve des Français en manque de fromage et de baguette et des Indiens qui écorchent gaiement tous les noms aux sonorités trop rugueuses pour leur palais.

Le Monsieur Dupleix, un sandwich poulet-mayo.

On distingue un vague « Mensssieuh Doupley » (Monsieur Dupleix, Ndlr) lorsqu’Andrew, passe commande en pointant du doigt le menu. Lui et son collègue Ishfaq sont aussi des habitués. « Avant j’associais la cuisine française uniquement à de la gastronomie et là c’est français mais c’est plus abordable financière et « street friendly » », explique Andrew.

La cuisine française reste peu connue en Inde mais Nico et Coco ne manquent pas d’imagination pour initier les Indiens au sandwich à la française ou encore aux crêpes. « Quand les gens nous demandent si on sert des rolls, désormais je leur dis simplement qu’on sert des ‘French rolls’, sinon ils sont confus », explique Coco. Pour les crêpes ? « On dit que c’est une dosa sucrée ». (En sens inverse, une dosa, c’est donc une crêpe salée).

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Malgré tous les efforts de vulgarisation de Coco et Nico, ce qui fait LE succès du Casse-Croûte, ce sont les frites. En fait, avec leur food truck, les Indiens ont un peu découvert le concept de baraque à frites. Les portions ne cessent de défiler sur le comptoir…. Certains vont y faire ajouter du masala chez d’autres vendeurs, histoire de relever tout ça. D’autres viennent manger des frites pour leur dessert comme Aishwarya qui doit avoir à peine 20 ans.

Et c’est comme ça jusqu’à 14h30 environ que le garde donne son dernier coup de sifflet. L’heure pour les employés du Tech Park de retourner à leur poste. Et pour le Casse-Croûte de reprendre la route…