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Culture culinaire

Filmer l'amour et la mort, sur fond de pâtisserie allemande

Dans le film « The Cakemaker », les gâteaux sont les miroirs de l'âme et la cuisine un refuge pour surmonter son deuil.

Alexis Ferenczi

Thomas en cuisine. Photo avec l'aimable autorisation de Damned Films.

Le pitch de The Cakemaker, le premier film d'Ofir Raul Graizer en salles le 6 juin, est le suivant :Thomas bosse dans un konditorei de Berlin, le genre d’établissement qui sert des boissons chaudes, des pâtisseries et une bonne dose de réconfort. Au milieu des tartes au raisin, des gâteaux au pavot et des parts de Forêt-noire, il croise la route d’Oren.

Israélien et marié, Oren se rend régulièrement dans la capitale allemande pour le taf et dans la boutique de Thomas - le Kredenz café à Charlottenburg dans la vraie vie - pour les biscuits à la cannelle que sa femme, Anat, apprécie particulièrement.

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Thomas et Oren ont une liaison. Elle est interrompue par la mort du second dans un accident de voiture en Israël. Thomas se rend à Jérusalem et rencontre Anat, endeuillée, qu’il va aider dans la cuisine du café familial sans dévoiler le rapport qu’il entretenait avec Oren.

Si le réalisateur s’est inspiré d’un fait divers pour écrire The Cakemaker, dont vous pouvez mater la bande-annonce ci-dessus, il confie à MUNCHIES avoir ajouté pas mal d'éléments personnels et notamment de la bouffe. « Quand j’étais ado, j’ai fait plein de petits boulots. J’ai vendu des bouquins, des fringues, bossé sur des vidéos de mariage ou des films pornos. Mais la gastronomie, c’était ce que je préférais. »

« Il y a trois endroits où je me sens vraiment à l’aise ; le lieu du tournage, celui du montage et la cuisine. J’adore être entouré de bonnes choses et j’aime l’adrénaline qu’on y trouve. Le fait de courir un peu partout, de préparer les plats puis d'observer la réaction de ceux qui les mangent. C’est un peu comme faire un film mais en moins compliqué. »

« L'art de la boulangerie c'est d'utiliser autant la force que la sensibilité, la précision que la simplicité. J’avais juste envie d’avoir une caméra et de filmer ça pendant des heures. »

Dans le film, Thomas le pâtissier remplace progressivement la chakchouka et les sandwichs au tzafatit de la carte du café d’Anat par les gâteaux qu’il avait l’habitude de faire ; tartes à l’abricot, aux pommes ou streusel.

Anat dans son café. Photo avec l'aimable autorisation de Damned Films.

« J’ai choisi la pâtisserie pour plusieurs raisons, raconte Graizer. Pour moi, un plat n’est pas un plat sans pain à côté et sans dessert à la fin. Le pain est un produit simple, presque de première nécessité. Quant au dessert, c’est une source de plaisir et de désir qui vous fait remonter en enfance et qui vous réconforte quand vous en avez besoin. »

« J’ai toujours été attiré par l’idée d’explorer le travail d’un boulanger – la patience et le pétrissage d’une pâte qui est de la même couleur que la peau, ajoute-t-il. C’est un art qui utilise autant la force que la sensibilité, la précision que la simplicité. J’avais juste envie d’avoir une caméra et de filmer ça pendant des heures. La bouffe, c’est dans mon ADN. J’ai attendu de faire ce film toute ma vie. »

« Le Forêt-noire, c’est le gâteau des sorcières, des démons et des légendes d’une forêt pleine de mystères. C’est un peu aussi le miroir de l’âme de Thomas. »

Le film est aussi délicat qu’une jolie torte. Il adoucit les gestes érotiques ; un amant qui pétrit la pâte sur une table qui grince, une assiette qu’on lèche après un repas, et transforme ceux plus anodins en mouvement sensuel ; la dégustation d’une part de Forêt-noire. La célèbre pâtisserie allemande est d’ailleurs omniprésente.

« J’ai choisi ce gâteau parce qu’il est symbolique, explique Graizer. C’est le seul un peu élaboré que Thomas fait – les autres sont des gâteaux de Grand-Mère simplement à base de pâte comme le kougelhopf ou les cookies à la cannelle. »

Forêt-noire. Photos avec l'aimable autorisation de Damned Films.

« Le Forêt-noire, c’est le gâteau des sorcières, des démons et des légendes d’une forêt pleine de mystères. C’est un peu aussi le miroir de l’âme de Thomas. Comme tous ceux qui ont fait l’expérience de l’amour et de sa perte, il est à la fois sucré et amer, il a plusieurs couches, il est en apparence riche et magnifique mais modeste et simple au goût. C’est un gâteau bourré de surprises à l’intérieur, de la cerise à la confiture en passant par le sirop. Et puis les couleurs (noir, blanc et rouge) sont vives. C’était un choix vraiment délibéré. »

Dans The Cakemaker, les plats ont plusieurs fonctions. Comme autant de fils d’Ariane entre les personnages, ils sont à la fois véhicules de sentiments, de traditions et langage. Un tupperware d’aubergines farcies vaut parfois mieux qu'un long discours. Et Graizer film les aliments en s'éloignant des canons pompiers de l’époque.

« Avec mon directeur de la photo, Omri Aloni, on a décidé de ne pas faire de ‘food porn’. Je voulais voir la nourriture de la même manière que quand je la cuisine au quotidien. On ne souhaitait pas que ça ressemble à une publicité. On cherchait quelque chose de brut, simple et mélancolique mais qui reste appétissant. J’ai vu pas mal de films de bouffe et, même si j’en ai aimé, j’ai essayé de trouver mon propre chemin en jouant avec la lumière et le son. »

Thomas et Anat en cuisine. Photo avec l'aimable autorisation de Damned Films

Dans le film, tout en s’immisçant petit à petit dans une vie qu'il n’avait connue que par bribes - à travers des photos sur un portable ou le récit d'Oren - Thomas se réfugie dans la cuisine, un lieu de passage où il est parfois compliqué de faire rentrer du matos.

« D’un point de vue pratique, quand on doit gérer de la bouffe sur un tournage, c’est toujours compliqué parce que c’est un élément vivant. La pâte peut trop lever, la soupe trop cuire et les biscuits devenir trop secs. Ça se voit à l’écran. Et puis le grand défi, c’était de tourner dans cette toute petite pièce. C’était difficile mais on avait toujours un petit truc à grignoter à la fin. »

Sur les liens entre tradition culinaire et religieuse, Graizer prend des pincettes. Le certificat casher du café d’Anat mis en péril par Thomas ? Une lubie du frère un brin prosélyte. Le dîner de Shabbat revient plusieurs fois, accompagné des notions de partage et de famille et le réalisateur en parle comme d'une belle coutume.

Oren dans le café de Thomas. Photo avec l'aimable autorisation de Damned Films.

En toile de fond, on retrouve aussi la gastronomie locale. « Jérusalem offre deux choses qui rendent sa cuisine merveilleuse, décrit Graizer. La première, c’est un mélange de cultures ; arabe, juive, israélienne et palestinienne. La seconde, c’est la géographie. »

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« Les montagnes entre la mer Méditerranée et la mer Morte produisent d’incroyables ingrédients ; des légumes fantastiques, des herbes aromatiques, de l’huile d’olive, des citrons, des grenades ou des pignons de pin. Vous combinez ça avec une sorte de complexité, de tension, de folie et vous obtenez une cuisine intense, émotionnelle et riche. »

Végétarien, Graizer, qui va sortir un livre de recettes de famille israélo-palestiennes, tient à ne jamais montrer de viande dans ses films. « Sauf si cela a un sens. Mais même la nourriture que la mère d’Oren cuisine pour Thomas est végétarienne. Si je pouvais, je ferais aussi en sorte que la bouffe servie pendant le tournage soit végan. Peut-être sur le prochain. »


The Cakemaker d'Ofir Raul Graizer, en salles le 6 juin.