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Toutes les photos sont de l'auteur.

Avec le vigneron qui transforme la lave en vin

ParAlice Sagonatraduit parAlexis Ferenczi

En Sicile, sur les flancs de l’Etna, Frank Cornelissen utilise l'énergie du terroir et de la roche pour produire un vin volcanique sans pareil.

Toutes les photos sont de l'auteur.

Dans une vallée au nord de l’Etna se dresse un tout petit village. Autour, des murets de pierres sèches à perte de vue, de la pierre volcanique et une végétation spontanée enveloppent le paysage. Un équilibre parfait entre la nature et la présence de l’homme qui, ici, tire son gagne-pain d’une terre difficile mais généreuse.

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Si l’on veut avoir la chance de rencontrer Frank Cornelissen et de jeter un œil à sa production de pinard, il faut littéralement crapahuter sur les flancs d’un volcan encore actif, le Munjibello, comme ses voisins l’appellent, ou simplement « a muntagna » ou encore l’Etna.

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Pour info, Frank est le gourou des vins de l’Etna. Et, vu qu’il n’est ni Italien, ni Sicilien, on peut dire qu’il vient de loin. Avant qu’il installe sa cave dans le coin, le vin local se vendait « en vrac » et sans étiquette. Personne n’avait vraiment conscience de la valeur de la terre. D’une certaine façon, tout a changé après l'arrivée de Frank. Aujourd’hui, les vins de l’Etna sont connus et reconnus. Ils se vendent même si bien qu’on observe une redistribution des richesses sur le territoire entier. Un phénomène assez étrange quand on réalise que l’homme à l’origine de tout ça est Belge.

J’ai rendez-vous avec Frank devant l’unique église du petit village, juste en face de sa cave. Il débarque en bleu de travail, vêtu d’un gros gilet d’alpiniste et décide d’aller d’abord faire un tour dans ses vignes – la cave, c’est pour plus tard. Première constatation ; il n’y a pas beaucoup d’hectares. Les pieds, taillés en gobelet, ou vite ad albarello comme on dit ici, ne forment pas de véritables rangées. Il y a de l’herbe et de la végétation spontanée sur le terrain, quelques arbres fruitiers ici et là. Les fameux murets de pierres sèches divisent le flanc du volcan en petites terrasses. Il suffit d’un seul regard pour sentir immédiatement la nature de la montagne.

Quand j'ai commencé, j'étais en quête d'un concept précis : je voulais retrouver la lave de l'Etna à l'intérieur de la bouteille - ce que j'appelle la roche liquide.

« Je viens du monde du vin, révèle mon interlocuteur de but en blanc. J’ai beaucoup voyagé pour assouvir cette passion mais, à un certain moment de ma vie, à 40 ans exactement, j’ai senti le besoin de changer de direction et je me suis installé en Sicile, dans la vallée au nord de l’Etna pour être plus précis. Je suis arrivé ici un peu par élimination. Ce choix est le fruit d’un calcul rationnel. J’ai mentalement dessiné la carte des grandes zones viticoles dans le monde, celles qui produisent des vins d’une grande élégance, et la Sicile était sur la liste. »

Avant de jouer les vignerons, Frank était courtier. Un de ces négociants en bouteilles précieuses, un chasseur de trésors qui parcoure le monde à la recherche d’étiquettes anciennes, abandonnées, oubliées ou simplement rares, pour le revendre ensuite sur le marché des collectionneurs. Et c’est une quille qui l’a mis sur la voie de la Sicile. Une bouteille avec une étiquette photocopiée, produite par un inconnu et sans aucune valeur sur le marché susmentionné.

« Je pensais être en train de goûter un vin piémontais, raconte-t-il candidement. Et puis en fait, je me suis rendu compte qu’il venait de Sicile, du nord de l’Etna. Cela a piqué ma curiosité et je me suis déplacé jusqu’ici. On était en mai. Le sommet du volcan était encore recouvert de neige. Il y avait tellement de vieilles vignes et de petits murets de pierres sèches que j’ai fait ‘Wow’, cet endroit est dingue ! Il y a tout ici : le microclimat, la photosynthèse, la géologie. Vraiment tout. »

En 2001, Frank commence à produire 500 bouteilles d’un terroir complètement méconnu mais qui possède tous les ingrédients pour faire un grand vin.

Je ne suis pas œnologue et je n’ai jamais suivi les consignes dans les bouquins. Si je l’avais fait, j’aurais produit un énième vin chiant.

« Quand j'ai commencé, j'étais en quête d'un concept précis : je voulais retrouver la lave à l'intérieur de la bouteille – ce que j'appelle la roche liquide. Je n’avais aucune expérience œnologique à mes débuts, j’ai donc fait les choses de manière particulièrement radicale. Je tordais les concepts et produisais des vins très oxydés et très bizarres. Mais, je gardais toujours l’idée de retrouver le volcan à l’intérieur des bouteilles. »

L'une des plus prestigieuse cuvée de Frank s'appelle « Magma », en référence à la lave.

« Il est d’ailleurs impossible de penser pouvoir l’éviter », souligne-t-il. « Ici, tout est en symbiose avec le volcan. Comment pourrait-il en être autrement avec le vin ? Le matin, je me lève en regardant la montagne et elle me dit quelque chose. Je l’observe, je vois si elle grogne, si elle gargouille ou si elle va bien. Et l’accumulation des nuages autour du sommet permet de prévoir comment le temps va évoluer sans avoir besoin de mater la météo en ligne. »

Cette année, Frank a fait ses 17e vendanges. Ses vins sont appréciés à travers le monde. Pour lui, il n’y a ni marketing, ni œnologie derrière tout ça. « Je ne suis pas œnologue et je n’ai jamais suivi les consignes des bouquins d’œnologie. Si je l’avais fait, j’aurais produit un énième vin chiant. À la place, je préfère expérimenter en suivant des objectifs précis. Avec cette méthode, j’ai repoussé les limites de l’œnologie moderne avant de revenir sur les « rails » et de faire un produit identifiable. »

« Lors des sept premières vendanges, je pense que le vin me ressemblait plus qu’il ne ressemblait au terroir, se rappelle-t-il. Aujourd’hui, je crois qu’on exprime beaucoup mieux l’Etna. Moi je suis là pour interpréter ce terroir et le suivre, pas pour me mettre en avant et imposer ma patte. »

Aujourd’hui, Frank est considéré comme un des héros du vin naturel, mais toutes ses étiquettes ne l’intéressent pas.

« Je n’aime pas cette définition de ‘vin naturel’. Il y a le vin conventionnel, le vin biologique et puis, il y a la biodynamie qui peut donner un résultat ‘naturel’ ou non. À la cave, on applique certains principes biodynamiques mais à l’extérieur, je n’ai pas réussi à le faire et ça ne m’intéresse pas plus que ça. Je crois plus en l’autogestion de la nature et de la vigne. Pour moi, il est plus important de laisser grandir un arbre fruitier dans un vignoble que de répéter chaque année, le même jour, un traitement précis selon des principes astraux. »

« On dit que la diversité fait la beauté. C’est aussi le cas dans la nature, poursuit-il. Il faut du bon sens. Chaque année, je fais des choses différentes sur mes parcelles de terrain, selon les besoins de la plante et mon instinct. Je n’utilise pas d’engrais ou de pesticides, seulement un peu de soufre et de cuivre sur la vigne si c’est nécessaire. Est-ce que ça fait de moi un producteur ‘naturel’ ? Qui peut le dire. Mon vin, je le définirais comme du vin et puis c’est tout. C’est un vin de l’Etna, une expression de ma technique et de ma philosophie. L’appeler un vin naturel, ce serait presque restrictif. »

Cette idée de limite, Frank y est chaque jour confronté. Il la rejette rapidement. Son idée du vin est libre. Libre de ne respecter aucun type de conditionnement, de règle ou de classification. Frank est un vigneron syncrétique dans le sens où il se sert sans restriction dans le grand chaudron de la vinification moderne. Il utilise un peu de tout mais surtout ce qui fait ‘tilt’ dans son esprit.

Les cuves en fibre de verre dans lesquelles dort le vin de Frank Cornelissen.

Pendant des années, Frank a utilisé des amphores et l’obsidienne (une roche formée par le verre volcanique naturel) pour la fermentation de son vin, convaincu que l’énergie de cette pierre volcanique pouvait lui faire immensément de bien. Aujourd’hui, il croit encore aux vertus de l’obsidienne mais n’utilise plus d’amphores. Ses vins reposent dans des cuves en fibre de verre – comme on faisait en Sicile à la fin des années 1960 et 70.

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L’acier ne lui plaît pas. Il n’utilise pas non plus de bois parce que cela contaminerait selon lui l’idée d’un vin comme « expression pure d’un terroir ». Ses vins sont des vins nus, sincères et authentiques. Ils sont les fruits d’une montagne qu’il a déjà faite sienne, terrain de sa passion pour l’alpinisme qui le pousse toujours à accepter de relever les défis les plus grands.

« J’aimerais bien essayer le titane. C’est clair que cela augmenterait drastiquement le coût de fonctionnement de la cave mais peut-être qu’on découvrirait alors que c’est la meilleure chose pour le vin. Par ailleurs, j’utilise des bouchons qui sont un concentré de technologie et pas simplement en liège. Ça fait de moi un vigneron un peu moins bio, non ? Je m’en fous. »