Ti-punch, champis et pêche aux gros : sur les traces culinaires de Coluche en Guadeloupe

Entre 1978 et 1984, séduit par la douceur de vivre, le rhum et la cuisine créole, Coluche s'était fait construire une maison dans ce coin paradisiaque des Antilles.

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août 28 2018, 3:01pm

C’était une journée ensoleillée, sans nuages, bercée par la douceur des alizés. « Sais-tu que Coluche a passé de nombreux mois, là-haut ? », me dit un ami guadeloupéen en montrant du doigt une maison sur les hauteurs de Deshaies. L’humoriste y a vécu dans les années 1980, une page peu connue de sa vie que j’ai découverte, il y a quelques années.

Le nom de Coluche fait remonter à la surface de nombreux souvenirs. Des sketchs, des films, les présidentielles de 1981 ou sa fin tragique sur une petite route du Var. Mais bizarrement, je ne savais que peu de choses de ses années guadeloupéennes. Longtemps, ce passage de sa vie m’a intrigué. Pourquoi Coluche est-il allé dans ce petit coin isolé de Guadeloupe ? Comment y vivait-il ? Je voulais en savoir plus et je m’étais dit qu’un jour j’y retournerai.

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À Deshaies, en grimpant une route en lacet assez escarpée, on arrive au Jardin Botanique, un jardin aménagé autour de l’ancienne maison de Coluche, par Michel Gaillard, un pépiniériste, ami du comédien. J’ai rendez-vous avec lui. Après quelques échanges un peu secs au téléphone, il a accepté de me recevoir. « Appelez-moi quand vous serez sur le parking », m’a-t-il dit.

La maison construite à l'emplacement de celle de Coluche.

Une fois arrivé, il m’indique un portail qu’il ouvre à distance. Je descends une petite allée et me retrouve face à une vaste maison située à 20 mètres de l’emplacement de celle de Coluche. La porte s’ouvre, Michel Gaillard m’accueille chez lui. Polo Lacoste rose et visage fermé, il accepte de me dire quelques mots sur Coluche avec un petit air méfiant. « Je me suis installé à Deshaies au milieu des années 1970. J’étais un voisin de Coluche. Je ne faisais pas partie du premier cercle mais je l’ai tout de même bien connu », explique notre homme, 82 ans, installé dans un large fauteuil.

Coluche découvre la Guadeloupe pour la première fois en 1978. Il se balade sur l’île, déguste des langoustes grillées et fréquente les lolos, ces restaurants-épiceries de fortune.

Sur la terrasse de sa maison, la vue est imprenable sur la baie aux eaux turquoise, autour de laquelle sont plantées des cases aux toits de tôle. Quelques bateaux ont posé l’ancre dans le port. Un calme olympien règne. « C’est ce décor de carte postale que Coluche découvrait chaque matin lorsqu’il se réveillait », s’emballe Gaillard.

La vue depuis l'ancienne maison de Coluche.

Trente ans après son passage, le panorama est toujours à tomber. « C’était le paradis sur Terre », confirme Fred Romano, compagne de Coluche dans les années 1980, qui a aussi accepté de revenir sur cette période. Elle a livré un très beau témoignage dans un livre intitulé Le film pornographique le moins cher du monde (2000, Pauvert). À Deshaies, Coluche voulait recréer l’atmosphère qui présidait dans sa maison de la rue Gazan et continuait de réunir les amis, loin de l’agitation parisienne.

C'est un été de 1978 que Michel Colucci découvre la Guadeloupe pour la première fois. Il se balade sur l’île avec quelques amis, déguste des langoustes grillées et fréquente les lolos, ces restaurants-épiceries de fortune. Il tombe amoureux d’un lieu nommé Morne aux Fous, situé sur les hauteurs, au sud de Deshaies, qui surplombe la baie. Il rachète la propriété d’un Béké et se prend alors d'affection pour ce bout de jungle de sept hectares. L'endroit idéal pour une maison, une piscine voire un restaurant. Il y vient plusieurs fois. Outre sa maison, d'autres sont prévues pour son ami Patrick Dewaere. Les deux hommes ont de nombreux projets en tête.

Coluche à moto en Guadeloupe.

« Michel aimait la profusion brouillonne de la jungle, les colibris avec qui il partageait le petit-déjeuner, le corossol au matin, dépeint son ancienne compagne. Il aimait le vrai cœur de palmier, les mangues dans lesquelles il ne faisait qu’un trou dans la peau pour aspirer la pulpe et puis il adorait la goyave et les bananes-pommes. »

Coluche a notamment ses habitudes dans un lolo situé sur la rue principale de Deshaies : « Chez Lelette ». Un petit restaurant traditionnel comme il en existe des centaines.

Dans les années 1980, dégoûté par le milieu du « show-biz », Coluche vient régulièrement se reposer et se ressourcer à Deshaies. Après avoir reçu des menaces liées à sa candidature à l'élection présidentielle, il a sombré de nouveau dans ses addictions. Sa compagne Véronique l'a quitté. Il se met alors en couple avec Fred Romano et vit avec elle une petite idylle en Guadeloupe. Au programme : farniente, moto, pêche et fêtes.

Fred Romano et Coluche en Guadeloupe.

À l'époque, Coluche a notamment ses habitudes dans un lolo situé sur la rue principale de Deshaies : « Chez Lelette ». Un petit restaurant traditionnel comme il en existe des centaines : une case en bois avec une petite terrasse. À la carte, acras, colombo de poulet ou encore langouste grillée. À 76 ans, Arlette, la patronne tient toujours son restaurant qu’elle a ouvert en 1981. Elle est toujours à la caisse.

Arlette, la patronne de « Chez Lelette ».

Quand je lui parle de Coluche, une petite lumière s’allume dans ses yeux. « Coluche venait souvent chez moi, m’explique-t-elle. Il aimait la cuisine créole mais il adorait aussi les pâtes. Il mangeait souvent des spaghettis que j’agrémentais de quelques pois rouges. Il venait rarement seul et était souvent entouré d’un groupe d’amis, une dizaine de personnes. Je voyais aussi de temps à autre Patrick Dewaere ».

Côté boisson, « Coluche aimait prendre un ti-punch en apéro et du vin pour la suite », détaille Lelette. Trente après, la patronne garde un souvenir ému de cette période. Elle a malheureusement perdu la seule photo qu’elle avait en compagnie du comédien. Coluche, mordu de moto, se baladait aussi en ville. « Je me souviens bien de ses passages en mobylette Honda dans la rue principale de Deshaies, se remémore-t-elle. Il était très populaire, surtout auprès de jeunes. »

Coluche aimait beaucoup la cuisine créole, il avait même envisagé de s’associer avec Mimi, une cuisinière du bourg pour monter un restaurant à Paris. Un projet qui n’aboutira jamais. « Coluche fréquentait aussi le restaurant du Grand Michel à Grande-Anse et un boui-boui face à l’îlet Pigeon où ils vendaient toutes sortes de rhums artisanaux et même du bois bandé » se remémore Fred Romano.

Coluche allait aussi pêcher des ouassous, des crevettes de rivière. Il pêchait à la traîne des daurades coryphènes.

Coluche avait d’ailleurs aménagé une petite plateforme sur un arbre pour déguster du rhum, au coucher du soleil. « De la terrasse, on voyait l'île de Montserrat et Michel rêvait d'aller demander un autographe à Stevie Wonder mais finalement le volcan de Montserrat a implosé et il n’a pas eu l’occasion de le faire » raconte son ancienne compagne.

« Chez Lelette », le fameux lolo.

Coluche allait pêcher des ouassous, des crevettes de rivière, avec le Grand Michel. Il pêchait à la traîne des daurades coryphènes. « Je l’ai emmené plusieurs fois faire de la pêche aux gros », explique Michel Gaillard. Pour assouvir sa passion de la mer, Coluche fait même l’acquisition d’un bateau : le Johnny Be Good. Il navigue dans la mer des Caraïbes (Saint-Barthélemy, Sainte-Lucie, Antigua…). « Coluche adorait ce bateau. Il aimait l’entretenir et prendre la barre », souligne Fred Romano qui fera aussi partie d'une escapade en Jamaïque à bord d’un petit avion privé. « Des Jamaïcains nous ont fait visiter des champs de marijuana en pensant que nous étions de trafiquants de drogue internationaux », s’amuse-t-elle.

« Michel haïssait le Club Med et les clampins qui le poursuivaient pour les autographes. On n'allait là-bas que pour ramasser des champignons hallucinogènes. Les meilleurs de la zone. »

À quelques pas de sa maison, se trouvait, à l’époque, le Club Med. « Coluche s’y rendait de temps en temps et était accueilli comme un roi », glisse Gaillard. Un 25 décembre, il s’est déguisé en Père Noël et a frappé à toutes les portes des cases du village, en déposant des cadeaux et des confiseries. Fred Romano nuance : « Michel haïssait le Club Med et les clampins qui le poursuivaient pour les autographes, c'était tout ce qu'il détestait. On n'allait là-bas que pour ramasser des champignons hallucinogènes, les meilleurs de la zone. »

La piscine de la villa construite à l'emplacement de celle de Coluche.

Au printemps 1982 Coluche est rejoint par son ami Patrick Dewaere, sa compagne Elsa et leur fille Lola. Dewaere retourne seul en France pour les essais du film « Édith et Marcel » et laisse volontairement Elsa en Guadeloupe. Le 16 juillet 1982, Patrick Dewaere, qui ne sortait pas de sa dépression, se suicide avec une carabine qui lui avait été offerte par Coluche. Après la mort de son pote, ce petit coin de paradis perd de sa beauté.

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Alors que Coluche était rentré en métropole, sa maison est détruite par un attentat à la bombe le 31 janvier 1985. L’action sera attribuée à des indépendantistes guadeloupéens. En juin 1985 Coluche demande à son ami pépiniériste, Michel Gaillard, d'entretenir la propriété en lui permettant alors d'utiliser les terres pour créer une pépinière. Fred Romano ne garde pas un bon souvenir du personnage : « Michel Gaillard n’était pas quelqu’un de sympathique. Il faisait souvent pression sur Coluche pour qu’il vende ses terres. » Michel Gaillard a acquis l'ensemble en 1991 avec le projet d'un jardin botanique.

« Chez Lelette », le repas touche à sa fin.

La propriété de Coluche ayant été entretenue, une autre maison a été construite sur l'emplacement. En 1989 le cyclone Hugo l'a partiellement détruite et une nouvelle demeure, plus grande et luxueuse l'a remplacée, mais on ne peut pas la qualifier de « maison de Coluche ». D’ailleurs, sur place, aucune plaque commémorative, aucune référence à l’humoriste. Véronique Colucci ne souhaitait pas que le Jardin botanique exploite le nom de Coluche. Le soleil plonge sur Deshaies, la fin d’une belle journée ensoleillée, bercée par la douceur des alizés. En tendant un peu l’oreille, le rire de Coluche résonne au loin.