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Photo avec l'aimable autorisation de Lydia Tenaglia.

Le jour où Anthony Bourdain est devenu Anthony Bourdain

Ivy Knight

Ivy Knight

L'histoire de cette fois où le chef et auteur de « Kitchen Confidential » est passé des cuisines à l'écran.

Photo avec l'aimable autorisation de Lydia Tenaglia.

Vous n’avez probablement pas connu la série Trauma : Life in the E.R., une sorte d’Urgences mais dans la vraie vie, diffusé à la fin des années 1990 aux États-Unis. Sachez qu’il y avait bien quelqu’un derrière la caméra pour filmer toutes ces interventions médicales. Ce quelqu’un, c’est Lydia Tenaglia.

« Il y avait énormément de sang et d’organes. On était aux urgences à n’importe quelle heure de la nuit », confie-t-elle lors d’un déjeuner. On est dans ce qui doit être le diner le plus laid de New York. Avant de produire des séries récompensées aux Emmy Awards pour des chaînes comme PBS ou CNN, Tenaglia a vécu ce qu’on peut décrire comme un enchaînement de films d’horreur.

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« Parfois, je me disais : ‘Il faut absolument que je me casse de cet univers médical de merde. Si je reste encore une année à mater des opérations chirurgicales à cerveau ou ouvert ou des amputations, mon âme va être aspirée avec les restes.’ »

Dans les tranchées de Trauma, elle a pu compter sur son collègue Chris Collins. Mais même en s’entraidant, les deux avaient envie d’ailleurs. C’est à ce moment-là qu’ils tombent sur Anthony Bourdain, dont les mémoires, Kitchen Confidential, viennent de le propulser au rang de star en devenir.

« On a entendu parler d’un second bouquin appelé A Cook’s Tour qu’il allait écrire en faisant le tour du monde », se rappelle Tenaglia. Avec Collins, elle décide donc de contacter le personnage. L’objectif ? Tenter de le convaincre de transformer A Cook’s Tour en série culinaire.

« J’ai pris rendez-vous avec lui et je me rappelle très bien de notre rencontre. Le truc qui m’a frappée, c’est quand il s’est levé. Il était vraiment grand », dit-elle. « Et la première chose à laquelle j’ai pensé c’est ; ‘Mais comment va-t-on faire pour le filmer ?’ »

Lydia Tenaglia avec Anthony Bourdain à Hanoi, 2002. Photo avec l'aimable autorisation de Lydia Tenaglia.

Tenaglia présente son idée à Bourdain qui n’est pas très emballé. Il explique à l’époque être plutôt concentré sur l’écriture de l’ouvrage et pas spécialement à l’aise devant une caméra. Déterminée à l’idée de ne plus remettre les pieds aux urgences, Tenaglia insiste.

Elle parvient finalement à le convaincre. Avec Collins, ils tournent une démo dans le restaurant de Bourdain, la brasserie Les Halles, où le chef parle de ses aspirations pour A Cook’s Tour.

« On est allé voir la chaîne Food Network et ils ont acheté une série en 23 épisodes sur la foi de cette démo, raconte-t-elle. Aujourd’hui, plus personne ne se lancerait dans une telle aventure. »

Au milieu de l’excitation et des préparatifs de tournage, Tenaglia et Collins tombent amoureux – conséquence de tout ce temps passé ensemble à l’hosto derrière un objectif constellé de sang. Ils se marient et leur projet de voyage avec un chef/écrivain qu’ils connaissent à peine devient aussi celui de leurs noces. Des noces qui s’avéreront assez étranges.

Quand on rentrait à l’hôtel, on se disait : ‘Putain on n’a rien, on est dans la merde. C’est vraiment nul.’

« On est allé au Japon, au Vietnam, en Thaïlande puis au Cambodge. Quatre pays d’affilée », se souvient-elle. « On dormait dans des hôtels miteux, les plus pourries que vous pouvez imaginer. Tony a augmenté en standing avec les années, mais à cette époque, on se serrait la ceinture. »

Le premier épisode est un calvaire. Entre la bureaucratie japonaise et Bourdain qui n’est pas spécialement à l’aise devant la caméra – encore moins quand il est obligé de jouer la spontanéité pour un couple de tourtereaux qu’il vient de rencontrer – la petite troupe galère. La taille du chef ne faisant qu’exacerber sa gêne à l’écran.

« On aurait vraiment dit que Tony était un lapin pris dans les phares d’une voiture, dit Tenaglia. Quand on rentrait à l’hôtel avec Chris, on se disait : ‘Putain on n’a rien, on est dans la merde. C’est vraiment nul.’ » C’est au Vietnam que le déclic va avoir lieu.

Probablement parce qu’ils sont assez vieux pour ressentir cet héritage, les trois Américains parviennent à explorer les atrocités commises pendant la guerre et à les montrer aux spectateurs à travers la nourriture et les locaux. Une façon de faire qui va devenir la méthode de Bourdain sur les séries suivantes.

Avec Tony, on se retrouvait dans des petites cuisines, des petites maisons, des huttes ou même des rizières. On a donc adopté un style de tournage pas trop intrusif et on l’a appliqué à la bouffe.

« Tony connaît tout du Vietnam. Il a tout lu sur le Vietnam. Il a vu tous les films sur le Vietnam. Il connaît l’Histoire. Mais tout d’un coup, il découvre des nouveaux points de vue qui l’engagent de manière complètement différente », raconte Tenaglia. « L’énergie de la série a commencé à prendre. Notre relation avec lui aussi – parce qu’on avait presque tous les mêmes références culturelles. On a commencé à avoir pas mal d’idées, à être plus cool les uns avec les autres. À partir de là, on a eu une super synergie tous les trois. C’est là qu’on a trouvé notre rythme. »

Toutes ces heures passées à tourner confinés dans le stress de blocs opératoires ont permis à Tenaglia et Collins d’apprendre à observer tout en restant super discret. « Avec Tony, on se retrouvait dans des petites cuisines, des petites maisons, des huttes ou même des rizières. On a donc adopté un style de tournage pas trop intrusif et on l’a appliqué à la bouffe. Comme beaucoup de choses à l’époque – il y a 17 ans – je pense que c’était vraiment novateur. C’est même devenu un genre en soi. Suivre quelqu’un, avoir un point de vue fort et tout simplement immortaliser des gens dans leur environnement de la plus intime des manières ».

En 2003, Tenaglia et Collins lancent leur propre société de production, Zero Point Zero, et collaborent avec Bourdain sur trois séries – No Reservations, The Layover et Parts Unknown – ainsi que le show de PBS, The Mind of a Chef.

Récemment, Tenaglia a réalisé Jeremiah Tower : The Last Magnificent, un documentaire qui s’attache à redorer le blason du chef Tower, réputé particulièrement maniaque et accompagné de son lot de controverses après être devenu célèbre et avoir marqué la cuisine américaine dans des restaus comme Chez Panisse ou Stars.

« J’ai découpé le film en trois actes », explique-t-elle. Le premier s’intéresse à l’enfance de Jeremiah Tower. Le deuxième à son passage Chez Panisse – où lui est Alice Waters vont créer en gros la cuisine californienne – et à la création de son propre restaurant à San Francisco – une sorte de Studio 54 de la bonne bouffe qui changera aussi la manière de manger et de prendre de la cocaïne au restau. Le troisième aurait été au présent, sur sa vie loin du tumulte des cuisines à Merida au Mexique.

Mais, alors qu’elle préparait la dernière partie du tournage, Tenaglia tombe sur un papier dans le New York Times annonçant le retour Tower comme chef à la Tavern on the Green de Manhattan.

« J’ai immédiatement décroché mon téléphone et j’étais genre ‘Putain mais qu’est-ce qu’il se passe Jeremiah ?’ Je l’ai entendu pouffer et j’ai imaginé son petit sourire espiègle, se rappelle-t-elle. À ce moment-là, je devais juste prendre une décision créative. Est-ce que je le suis à la Tavern aussi ou pas. »

Elle finit par l’accompagner à Manhattan. Si jamais vous n’avez qu’une connaissance limitée de la scène culinaire new-yorkaise, sachez que le retour de Tower en cuisine a été tout sauf triomphant.

« Je ne pouvais pas prévoir que les choses allaient si mal tourner, mais c’est aussi ce qui a donné une fin un poil dramatique au documentaire. Je trouve que ça fait un très bel écho à son passage chez Stars. Il y a de nombreux parallèles à tirer sur ce qui fait que Jeremiah est un grand chef et sa personnalité compliquée qui rend difficile toute collaboration », conclut-elle, diplomate.

Tenaglia au déjeuner. Photo de l'auteur.

Tenaglia a récemment produit Wasted ! The Story of Food Waste, projeté au Tribeca Film Festival, Fermented, un documentaire réalisé avec le chef Edward Lee et présenté à Seattle ainsi que Stars and Sky, sur la philosophie derrière la chasse.

Alors qu’on termine notre déjeuner dans un cadre loin d’être idyllique – « Je suis particulièrement attachée à ce diner », précise Tenaglia – je lui demande qu’est-ce qui la pousse à continuer ? Elle a déjà fait les Urgences, lancé la carrière télé de plus célèbre des chefs et filmé la chute d’un des pionniers de la cuisine contemporaine américaine. C’est quoi sa came ?

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« C’est une bonne question », rigole-t-elle. « Je suis fille d’immigrés italiens. Mes parents ont la nationalité et j’ai grandi dans une sorte d’enclave d’immigrés. J’en ai observé beaucoup, et mon père parmi eux, vivre ce rêve américain. »

« Si vous pouviez le résumer en une phrase ce rêve américain, ça serait laquelle ? », je demande.

« Baisse la tête et travaille comme un fils de pute. »


L'article a été préalablement publié sur MUNCHIES US dans le cadre de la série In the Belly of America qui voit la journaliste canadienne Ivy Knight parcourir les Etats-Unis et tirer le portrait d'Américains à travers leur relation avec la bouffe.