Dans la roue des convoyeurs de food

Auto-entrepreneurs en fixie, en VTT ou même en Vélib’ – à la rencontre des affamés du bitume qui pédalent dur pour gagner leur croûte.

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mai 3 2016, 4:49am

Entrée (c) Guillaume Blot2

Toutes les photos sont de l'auteur.

« Ça sonne, là je dois tracer chez Little Baobei et y être avant 19 h 33, tu t'accroches ? », à peine ces mots lancés que Mozzarelle (un surnom d'emprunt) a déjà pris quelques longueurs d'avance, perché sur son fixe. Il est 19 h 25 et le jeune livreur débute son « shift » l'expression consacrée pour désigner la plage horaire sur laquelle il travaille. Arrivé chez Take Eat Easy fin 2015, ses débuts dans le « métier » coïncident avec l'essor des nouveaux services de livraison branchés food et tech progressivement apparus à Paris puis dans les grandes villes françaises.

Première arrivée en France en octobre 2014, la belge Take Eat Easy s'est vue talonnée en avril 2015 par l'anglaise Deliveroo, avant de voir débarquer le mois suivant les Allemands de Foodora. Plus récemment, de nouveaux acteurs comme PopChef ou FoodChéri se sont immiscés dans le game, à la différence que ces deux derniers font partir les plats depuis leurs propres centres.. Quoi qu'il en soit, toutes ces boîtes répondent à un même besoin pour le client : bien manger, sans cuisiner ni se déplacer. Elles partagent également la promesse d'une livraison rapide (entre 20 et 40 minutes) et des applications ludiques pour commander.

À deux c'est mieux (c) Guillaume Blot2

Deux livreurs attendent le repas chaud.

La concurrence et la cohabitation sur le web se matérialisent aussi dans la rue. Ce soir, Mozzarelle arrive à l'heure à son restaurant, et stationne son vélo contre celui d'un livreur de Foodora. Il faut dire qu'avec des « flottes » allant de 70 livreurs à Paris pour FoodChéri à 1 200 dans toute la France pour Take Eat Easy en passant par 400 parisiens pour PopChef et 500 pour Foodora, les possibilités de se croiser sont particulièrement nombreuses. Un « bonsoir » non-renvoyé, un « fuck » rigolard à un autre livreur qui galère : les interactions ce soir-là ne sont pas des plus cordiales.

Intérieur Little Baobei (c) Guillaume Blot2

Souvent, le livreur de Take Eat Easy croise celui de Déliveroo.

Interne en 2e année, Mozzarelle parvient à combiner patients médicaux et impatients du dîner. « Plutôt que de faire des tours de vélo à Longchamp, je fais ça en plein Paris », explique celui qui accuse quand même parfois le coup. « C'est évidemment plus dur quand ça grimpe. La distance est calculée à vol d'oiseau sur l'appli et parfois, on se retrouve à devoir traverser la Butte Montmartre en moins de 4 minutes, pour livrer depuis la Mairie du XVIIIe jusqu Pigalle. Mais c'est aussi ça le défi : tu ne sais pas où la prochaine course va t'emmener ni par où elle va te faire passer. »

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À Paris, ceux qu'on appelle les food bikers convergent pour la plupart vers la Place de la République. Regroupés à l'angle du Boulevard de Magenta, une bonne partie des livreurs de Take Eat Easy patientent midi et soir avec leur bécane et leurs discussions, dans l'attente de la première commande, quand ce n'est pas pour y revenir boire des coups après le service.

République (c) Guillaume Blot2

L'un des lieux de ralliement des food-bikers à Paris : la Place de la République.

Les autres lieux de ralliement dans la capitale, c'est la Place de la Bourse, la Gare du Nord, la Gare Saint-Lazare ou La Défense. Ailleurs en province, c'est « La Place du Commerce à Nantes, la Place Fernand Lafargue à Bordeaux et la Place du Capitole à Toulouse », précise Matthieu Birach, Manager France de Take Eat Easy. Autant de points de ralliement qui n'ont pas été choisis au hasard : derrière ces lieux se cachent en réalité des « zones de couverture conseillées » que les différentes entreprises de livraison recommandent chaudement à leurs livreurs. Boris Mittermüller, fondateur de Foodora, le reconnaît : « On essaye de positionner les coureurs pendant leur service à des endroits stratégiques. »

La précarité du système a tendance à encourager la course à la performance : « Ce statut est à la fois pratique, mais hyper flippant. C'est bien parce que j'ai 28 ans et que je suis célib. »

PopChef et FoodChéri, qui préparent directement les plats qu'ils servent aux clients, ont moins à se creuser la tête : les rassemblements ont lieu directement dans leurs établissements cuisines. « Nous avons des points relais dans lesquels nos livreurs se retrouvent, peuvent prendre du café et attendre les prochaines livraisons », précise François Raynaud de Fitte, l'un des cofondateurs de PopChef. Pour Benjamin Gélabert, ancien coursier devenu aujourd'hui « hub et fleet manager » chez FoodChéri, le point de départ est l'occasion de se retrouver « autour d'un bon petit dessert avant le shift ». Il ajoute : « Je profite aussi de ce moment aussi pour faire quelques petites réparations. »

Ce mercredi, à l'heure du déjeuner, ils sont déjà une petite quinzaine à stre rassemblé Place de la République, chiffre gonflé d'un « + 1 » avec l'arrivée en trombe de Jeff, commercial à vélo et accessoirement, en galère avec son pédalier : « J'ai décidé de faire un petit détour pour venir jusqu'ici, je savais que je trouverais du monde pour me prêter une clé. » Il faut peu de temps avant que Nicolas, l'un des livreurs postés, tout souriant, propose son aide au cycliste.

Kit (c) Guillaume Blot2

Le kit de survie du livreur à vélo.

On comprend vite que l'entraide est la pierre angulaire de la corporation. Romain, livreur depuis avril 2014, est très attaché à cet esprit de solidarité : « Si un taxi ou une bagnole fait chier un coursier, je vais quoi qu'il arrive prendre sa défense, même s'il a tort ». Édouard, qui bosse chez PopChef pour dépanner son pote qui manquait de coursiers, rentre dans les détails techniques : « L'entraide se fait un peu à tous les niveaux, de la demande de chambre à air en urgence aux conseils juridiques en cas d'accident, en passant par la vente d'occasion de vélos ou de pièces. »

Ce qui soude aussi les coursiers entre eux, c'est le fait de partager les mêmes désagréments. La météo, par exemple, peut rapidement compliquer un shift : « Quand il fait très chaud, tu suffoques, et quand il peut, la chaussée devient glissante. Ce sont ces jours-là où tu t'en rends compte, tu arrives noir, dégueulasse chez toi, comme tout droit sorti de la mine », explique Antoine, jeune graphiste indépendant et livreur à temps partiel. La pollution ? « Rouler des jours de pics doit revenir à fumer une cartouche de Gitanes Maïs. Il m'est arrivé de tousser pendant trois jours après une journée comme ça, avec des maux de gorge, le nez bouché et tout le package du cancéreux. » Les dangers de la route ? Antoine les connaît bien : « C'est difficile, surtout quand tu entends que des potes se sont fait renverser. Les voitures et les piétons sont les plus dangereux. Après, la vigilance et l'anticipation sont tes meilleures protections. Casque obligatoire aussi ».

Sac cubique2

L'adrénaline, d'ailleurs, certains s'y brûlent : « Trouver les bonnes trajectoires, m'insérer dans les petits espaces, doubler les voitures sur le fil, je prends ma dose à chaque shift » s'amuse Benoit. Cette dope-là remplace la défonce et l'alcool : « Ce boulot te fait décuver en dix minutes » affirme Romain, lucide qui casse aussi le mythe du coursier qui a une aventure avec sa cliente : « Les clientes célibataires sont des dégonflées. »

J'ai vraiment l'impression de faire partie d'une culture. Celle-ci est super-codifiée, utilise un vocabulaire propre, tu peux reconnaître quelqu'un dans la rue grâce à son vélo vu sur un forum par exemple. Tu vois directement au montage si son proprio s'y connaît, vis-à-vis du cadre, des pièces utilisées, de l'assemblage etc.

Les motivations des livreurs sont variées. Si pour certains, c'est un moyen de se « sortir » du chômage, pour d'autres qui cumulent carrément plusieurs boîtes de livraison en même temps, le job peut vite tourner à l'obsession. « Je le faisais en parallèle de mes cours, quand mon emploi du temps me le permettait, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui », poursuit Edouard. « Je suis en stage à côté de ma zone de livraisons, c'est tout à fait compatible », souligne Louis de chez Foodora. Parfois, le livreur travaille en parallèle en tant que freelance. Par exemple, pour Antoine ou Arthur, Social Media Strategist en agence de pub, la livraison est une activité secondaire. Mais pour Benoit, qui réalise un jour par semaine des maquettes publicitaires, c'est la source principale de ses revenus.

Cet ancien footballeur semi-pro, a troqué le gazon pour le bitume et taffe aussi chez Foodora. « Je suis allé livrer certains ministères, YouTube, DailyMotion, Netflix, LCP et l'Ambassade américaine, du coup on te fouille, la totale, c'est assez marrant ! » se souvient-il, amusé, avant d'ajouter : « Je sais qu'un de nos gars a livré Trapp le gardien du PSG ! ». Quid du fameux statut d'auto-entrepreneur, exigé à l'embauche par l'ensemble des startups de livraison ? Il affirme que cela ne le dérange pas et se targue de pouvoir se faire jusqu 2 700 brut par mois « Ce qui me plaît ? Être libre, c'est moi qui gère mon emploi du temps ! »

Mais la précarité du système a tendance à encourager la course à la performance et certains livreurs ne voient pas tous aussi rose. C'est le cas d'Antoine. « Ce statut est à la fois pratique, mais hyper flippant. C'est bien parce que j'ai 28 ans et que je suis célib. » En un sens, le choix des horaires n'est qu'illusion, puisque les périodes de disponibilités doivent s'insérer dans les deux périodes de shift quotidiennes (entre 11 heures et 15 heures et/ou entre 19 heures et 23 heures). Alice, livreuse depuis février 2016, indique que son employeur la contraint même à se rendre disponible au moins trois soirs par semaine.

RDM (c) Guillaume Blot2

S'il avait un sexe, le livreur de repas à vélo serait plutôt un homme. Les proportions ressenties et avérées tournent autour de 80 à 90 % de garçons parmi les effectifs, et ce quelle que soit la marque. Si le milieu reste très masculin, les filles du métier forcent le respect : « Franchement, je suis assez impressionné par les quelques nanas que j'ai vu rouler pour Take Eat Easy », souligne Mozzarelle. Pour Alice, le milieu ne souffre pas particulièrement de machisme : « Au jour le jour, mes collègues sont sympas et respectueux. À part peut-être cette fois, le premier jour à l'introduction, où il y avait comme une atmosphère de gars qui se mesurent la bite à coup de vélos les plus performants. »

Qu'est-ce qui réunit ces esseulés de la livraison et façonne ainsi leur communauté ? Certains se disent passionnés de bouffe, mais d'autres la maudissent clairement au quotidien, surtout quand il s'agit de livrer les pizzas, les soupes ou les milk-shakes mal conditionnés. Toutes ces motivations satellites tournent en réalité pour bon nombre autour d'un noyau dur : la passion du vélo.

RDM 2 (c) Guillaume Blot2

Un rassemblement du Ride du Mercredi à Beaubourg.

Cette passion se poursuit en dehors des heures de livraison. À Paris, les plus passionnés se retrouvent dans des shops de vélo, comme La Bicyclette, Gepetto et Vélos ou les café-atelier et boutiques La Chouette et Steel Cyclewear & Coffeeshop, à Lyon, c'est la Bicycletterie ou Urban Fixie. Certains bars se sont également transformés en QG, comme le Penty et Chez Rachid, terrains respectifs de « groupes de rouleurs » comme le Paris Chill Racing ou la Ride Du Mercredi. Quand ils ne se tirent pas la bourre au feu rouge, les livreurs rentrent parfois dans un autre type de compétition, cette fois plus officielle et encadrée. Il y a les Alleycats, ces courses sauvages qui consistent à rallier différents checkpoints de la ville en un temps record. Preuve qu'il existe un réel engouement, Paris accueille d'ailleurs les prochains Championnats du monde en août prochain. Et les boîtes s'y engouffrent : Foodora sponsorise une équipe Alleycat à Lyon et FoodChéri compte s'aligner sur les Championnats du monde parisien.

La compétition et la passion du vélo semblent finalement être les deux aspects du métier qui animent le plus les food-bikers que nous avons rencontré. Une question sur leur lubie et la lumière s'allume alors : « Ce qui m'a de suite plu, c'est l'idée dtre payé pour faire du vélo, avoue Édouard. Je suis un passionné, j'en ai plusieurs, la plupart montés par mes soins ». C'est d'ailleurs parmi les plus mordus que la conscience d'appartenir à une communauté se distingue. Édouard détaille : « J'ai vraiment l'impression de faire partie d'une culture. Celle-ci est super-codifiée, utilise un vocabulaire propre, tu peux reconnaître quelqu'un dans la rue grâce à son vélo vu sur un forum par exemple. Tu vois directement au montage si son proprio s'y connaît, vis-à-vis du cadre, des pièces utilisées, de l'assemblage etc. »

Super livreur (c) Guillaume Blot3

Malgré tout, la communauté reste parfois assez fermée. Sur les réseaux sociaux, les food-bikers ont, a priori, accès aux groupes Facebook privés de leurs entreprises. Mais pour accéder à certains groupes d'initiés, plus secrets, il faut montrer patte blanche : ils sont basés sur la cooptation.

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Pas sûr que les moins investis – comprendre : ceux qui font le job uniquement pour la thune – y trouvent vraiment leur place. Il faut dire qu'eux aussi ont du mérite à tracer dans les rues de Paris chargés comme des mules en VTT Décathlon ou pire : en Vélib.