Profession : mangeur de péchés

Une histoire accélérée des gens qui, au XIXe siècle, étaient payés pour absorber tout ce qu’il y avait de mauvais chez le défunt.

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30 octobre 2018, 3:11pm

Illustration de Adam Waito

Mourir à l'hosto est une activité relativement nouvelle. Dans l’histoire de l’humanité, cela fait à peine plus d’un demi-siècle que la majorité des individus passent leurs dernières heures (voire journées) dans un hôpital ou une maison de retraite. Avant, on faisait ça chez soi.

Quand la mort était encore une expérience intime et livrée à domicile, elle était étroitement liée à d’autres éléments de la vie quotidienne comme les repas. La nourriture a toujours fait partie des coutumes funéraires – c’est encore le cas aujourd’hui puisqu’il y a souvent de quoi grailler après un enterrement – mais elle sert plutôt à réconforter les vivants qu’à commémorer les défunts et encore moins à sauver leurs âmes.

Quelques-uns des meilleurs rites funéraires du monde occidental viennent de l’époque victorienne (les célèbres photos de famille en présence du cadavre dont les paupières ont été préalablement peintes pour « faire croire » qu’il a les yeux grands ouverts). Les esprits chagrins diront que les Britanniques étaient plutôt dénués d’imagination lorsqu’il s’agissait d’innover en matière de coutumes culinaires pour accompagner ces mises en scène élaborées et macabres.

En faisant reposer la pâte sur le torse du défunt, on espérait ainsi que le gâteau absorbe ses qualités qui étaient ensuite redistribuées aux personnes endeuillées qui en avalaient une part

Heureusement, à l'époque, ils y avaient aussi des gens capables de remettre au goût du jour des rituels ancestraux. Prenez par exemple les gâteaux funéraires. Souvent décorés d’une croix ou d’une tête de mort, enveloppés dans des imprimés magnifiques et recouverts de citations bibliques, ils constituaient un élément essentiel des obsèques et faisaient le bonheur des boulangeries – qui avaient flairé le filon à une époque où l’espérance de vie plafonnait à 40 ans.

Cette tradition de bouffer des sucreries lors des funérailles ne date pas du XIXe siècle. Au Moyen-Âge, en Allemagne et dans certains coins d’Europe centrale, on mangeait le « gâteau de cadavre ». En faisant reposer la pâte sur le torse du défunt recouvert d’un linceul, on espérait ainsi que le gâteau absorbe ses qualités qui étaient ensuite redistribuées aux personnes endeuillées qui en avalaient une part.

Une bonne idée si le mort a mené une vie assez vertueuse, moins s’il cumulait les casseroles et avait une réputation de glouton orgueilleux, perfide et paresseux. C’est dans ce cas de figure qu’intervenait un personnage un peu particulier : le mangeur de péchés.

Apparu en Angleterre et au Pays de Galles dès le XVIIe siècle, ce « métier » était unanimement méprisé et critiqué mais nécessaire. Contre la volonté de l'église, les mangeurs étaient appelés par les familles pour ôter les péchés que les défunts risquaient d’emporter dans l’au-delà. Le pain placé sur la poitrine du mort devait absorber ses péchés et l’en débarrasser avant son entrée au paradis. Une fois les péchés emprisonnés dans le pain, le mangeur s’asseyait sur un tabouret face à la porte et faisait son office.

Rémunérés quelques sous par repas, les mangeurs de péchés étaient souvent des vagabonds qui se déplaçaient de ville en ville à travers champs pour éviter de se faire choper et exécuter par des représentants de l'église. En public, c'étaient des marginaux que tout le monde évitait. Même pendant le rituel, ils étaient à peine tolérés : lorsqu’il avait terminé son œuvre, le mangeur de péchés était souvent roué de coups de pied et de poing puis chassé pour éviter de contaminer la maison.

Manger les péchés est resté une pratique plutôt courante en Angleterre et au Pays de Galles jusqu'au début du XXe siècle et le décès à Ratlinghope en 1906 de Richard Munslow, le dernier mangeur de péché britannique. Elle existe encore aujourd'hui mais prend différentes formes. Lors de funérailles traditionnelles chinoises, un religieux transfère par exemple les péchés des morts dans des dim sum. La légende veut que les mangeurs de péchés continuent de parcourir le monde et les campagnes à la recherche de truc à se mettre sous la dent – notamment dans les montagnes Appalaches au sud des États-Unis.

Manger des bonbons ou des pâtisseries pour « purifier » le vivant en contact avec la mort est un truc assez universel qui s’adapte aux normes culturelles locales

En Occident, une seule coutume alimentaire liée aux rites funéraires a survécu : celle de bouffer quelque chose de sucré après un enterrement. Une pratique en vigueur un peu partout dans le monde puisque manger des bonbons ou des pâtisseries pour « purifier » le vivant en contact avec la mort est un truc assez universel qui s’adapte aux normes culturelles locales.

Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, depuis le Ve siècle, le choix se porte par exemple sur le halva au miel. En Mongolie, les personnes endeuillées mangent un morceau de sucre trempé dans du lait. En Italie, des biscuits en forme d'os et d'organes appelés « ossi dei morti » sont parfois servis – quand ils ne sont pas consommés le jour de la Toussaint comme en Sicile.

Aujourd’hui, on se console avec ces friandises savoureuses – en plus des canapés et des plateaux de saumon fumé arrosés par des quantités excessives de pinard. Les rites funéraires comestibles, qu'ils soient hérités de l'ère victorienne ou de l'Antiquité, ont eux été presque définitivement enterrés.


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES US

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