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Sur Internet, on nous appelle la Police du Goût

Bienvenue dans le quotidien mouvementé des agents spéciaux chargés de veiller avec une main de fer sur le patrimoine culinaire français.

Bienvenue dans Stranger Than Flicktion, notre chronique qui mélange fiction et esthétique Flickr. L'idée est trouver cinq photos en rapport avec l'univers de la table sur Flickr et de les confier à un auteur qui devra s'en inspirer pour construire une nouvelle. Dans ce nouvel épisode, Henry Michel imagine le quotidien mouvementé des agents spéciaux de la Police du Goût, chargés de veiller avec une main de fer sur le patrimoine culinaire français.

Lors de l'inauguration de la DGPPG (Direction Générale de la Protection du Patrimoine Gastronomique) le président de la république, Nicolas Dupont-Aignan, avait en fin de discours souligné l'aspect important de la coopération franco-italienne.

J'étais sur scène, en uniforme d'apparat, l'excitation me faisait bourdonner les oreilles, ma femme me filmait, donc je n'écoutais pas tout. Et personne n'avait retenu ce passage. La création de la DGPPG et son rattachement au ministère de l'intérieur, avec recrutements d'agents armés, était une nouvelle assez forte et symbolique pour que nous oubliions tous à cet instant ce petit engagement subsidiaire de coopération transalpine.

Sur Internet, on nous appelle la Police du Goût. Les Food Nazis. Entre nous, on s'appelle les Joëls (prononcer Joles). Notre écusson d'uniforme est l'Atherina Boyeri, le petit poisson de friture. Parce qu'on est vifs, brillants, et qu'on est 200, comme le nombre de Joëls obligatoires par assiette fixé depuis 2019 dans notre Registre de la Vraie Cuisine.

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Photo via Flickr user : arthur-caranta

En fait, je me suis souvenu de la coopération franco-italienne ce lundi matin, deux ans après ce discours, après plus de 2 314 interpellations, 1 200 mises à sac et 750 fermetures d'établissements, en bouclant un petit sac de voyage et en chargeant mon Sig Sauer SP 2022, pour embarquer dans ma Renault Megane en direction de la Côte d'Azur.

Partant de Lyon où se trouvaient nos bureaux, je savais que mon homologue italien, Floriano Pini de la RCG (Repressione Cattivo Gusto), arriverait à Nice bien avant moi, à bord d'une putain de Lamborghini Huracan.

L'Italie était le seul pays avec la France à posséder des unités armées de police de répression du mauvais goût. Mais eux ne rigolaient pas. Nous nous étions des intellectuels, des romantiques – on bousculait, on incarcérait, sur des cas extrêmes on envoyait un petit peu de matraque. Les Ritals du RDG, apparus six mois après nous, étaient deux fois plus nombreux, deux fois plus armés et beaucoup plus énervés. Des potes de la police aux frontières faisaient remonter des anecdotes de descentes à Vintimille de plus de trente véhicules, fusils à pompes, bergers allemands attaquant les serveurs, pizzas surgelées brûlées dans la rue.

Floriano Pini était un nerveux, et si on m'avait choisi pour l'accompagner dans son intervention sur nos sols, c'était pour mon calme. Ma méthodologie. Mon efficacité. Mon intransigeance douce. Mon zèle.

567039BD – « Aux Fines Frites », RN7 vers Bugiers-Les-Saints

Photographie jointe :

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Photo via Flickr user : endymion120

Extrait de mon rapport qualitatif : « En route pour RDV à NICE (06200) dans le cadre Coopération DGPPG/RCG, baraque à frites repérée depuis l'autoroute, m'obligeant à couper plusieurs voies pour atteindre la sortie (léger choc AR droit Renault Mégane). Carte correcte mais pancarte non règlementaire : typographie non répertoriée dans la grille typographie autorisée des catégories B7 - baraques à frites (Comic Sans MS / Arial / Courier New). Typographie déliée, avec ambition d'élégance désolante pour l'établissement. J'ai sommé le propriétaire de détruire la pancarte en ma présence. Fortes résistances au début, puis coopération lorsque j'ai menacé ce dernier d'utiliser le matériel explosif à ma disposition. Le propriétaire est monté sur le toit et a descellé en quelques coups la plaque en plexiglas, que j'ai conservée dans mon coffre. Aucune amende ni poursuite entamée, au vu de la coopération des propriétaires et de la qualité des frites de cet établissement mobile. »

567039BD – « Le Relais du Routier », RN7, Asquevilliers

Photographie jointe :

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Photo via Flickr user : paulbennun

Extrait de mon rapport qualitatif : « Horrible restaurant routier proposant un menu proche de la démence, trouvé au hasard lors de mon trajet en direction de NICE (06200). Constaté plusieurs plats servis aux clients enfreignant les articles 14, 17- c et 19 de la réglementation du bon goût. Plats géants, mauvais accords, décoration hors tons. La présence de lasagnes accompagnées de frites m'a résolu de faire appel à la Gendarmerie Nationale pour procéder à l'arrestation immédiate du gérant, chef cuisinier, et une serveuse ayant fait obstruction à mon intervention. Forte perturbation due aux clients, se disant « satisfaits de l'établissement depuis plus de vingt ans ». Des bombes lacrymogènes ont été tirées dans l'enceinte de l'établissement pour les disperser. Deux projectiles ont été lancés sur mon véhicule de service (œufs) lors de mon départ précipité pour cause RDV à NICE (06200) » Mon zèle m'ayant coûté deux heures de retard sur mon programme initial, et n'ayant pas pu avaler une seule bouchée au « Relais du Routier », mon seul déjeuner a été une portion de fromage achetée à un marché paysan, que j'ai dégusté dans la Megane, en essayant de faire redescendre mon rythme cardiaque.

Ce fromage était parfait. Il m'a rassuré. Il m'a rassuré sur le bien-fondé de mon combat. Même si c'était difficile. Même si c'était ingrat. C'était la France qui me parlait. Ce fromage, c'était le Président Dupont-Aignan qui me susurrait à l'oreille que mon combat était digne. Je l'ai imaginé en chevalier, son heaume fier volant au vent, m'aidant à pourchasser les vendeurs de graille de tout l'hexagone, m'aidant à redresser les belles valeurs historiques de la France, sa superbe culinaire, enfants d'Escoffier, enfants du bon lait et du bon pain. J'ai sorti mon appareil pour prendre en photo ce moment de grâce. Puis j'ai fini le fromage et j'ai redémarré.

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Photo via Flickr user : moominmolly

Lorsque je suis enfin arrivé cours Saleya, à Nice, sac à l'épaule, il était 14 heures et le marché aux fleurs était déjà en train de se démonter. Malgré la foule encore en place, je n'ai pas eu besoin de beaucoup de temps pour repérer Floriano Pini. Il était au stand de Socca, tout au fond du cours, en train de faire une clé de bras au cuistot, visiblement dans le but de lui plonger la tête dans sa galette.

J'ai fendu la foule en apostrophant Pini, qui à ma vue a arboré un grand sourire tout en gardant sa prise sur l'homme.

- La Jole ! Michel Batta ! Le Policier du gout ! La France ! L'italien !

- Je ne suis pas italien Pini, je n'ai rien d'italien.

- Le fils du plus grand chef au monde ! Le fils de l'Italie !

- Mon père est franco-italien, ma mère est Française, vaffanculo, je suis Français, officier du ministère de l'intérieur français bon sang, élevé au bon lait de France...

- Elevé aux plats italiens de son père !

- Mon père n'est pas Italien, il est franco-italien. Je n'ai pas vécu avec lui.

- Elevé à l'italia !

J'ai cru que j'allais lui mettre une balle dans la tête, là maintenant, sur le cours, et cela faisait seulement vingt secondes que je le connaissais.

- Que fais-tu avec cet homme, Pini ? Il vend de la socca sur le cours Saleya depuis les années soixante.

- Ce que je fais avec cet homme ? ! Il vend de la Farinata italienne et il l'appelle socca !

- Mais enfin, tu sais bien qu'on appelle la galette de pois chiche socca à Nice. Nice était italienne y'a encore deux siècles.

- Alors qu'il l'appelle Farinata ! C'est de la Farinata !

Le cuistot est parvenu à ouvrir un bouton de son col pour reprendre son souffle et se mit à jurer vers l'italien.

- Je fais la Socca depuis cinquante ans ! Je sais comment elle doit être fine ou pas !

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Photo via Flickr user : transworld

Pini a balancé un violent coup de pied au type pour le mettre au sol. J'ai jeté un coup d'œil à la Socca du gars.

- Pini il va falloir être tolérant pour le coup. C'est un peu flou, ce sont les mêmes recettes. Il est fidèle à la recette de la Socca. Il a pas fait insulte à ta recette, il l'a nommée différemment. Même si c'est la même.

- Vous pouvez pas inventer vos propres recettes ?

J'ai approché mon visage à deux millimètres de celui de Pini.

- Ne t'inquiète pas, on les a nos propres recettes, reste poli, tu n'es pas chez toi ici, et j'ai un flingue sur moi. Tu insultes la république avec tes allusions.

- Ouais, comme quand vous réinventez la carbonara en foutant de la crème et des lardons ?

- C'est notre carbo à nous, il va falloir l'avaler ça putain. On a failli finir au clash diplomatique avec ce truc.

L'année dernière, lors d'une coopération franco-italienne, un agent de la RCG italienne en couverture avait planté son taser sur un cuistot parisien en découvrant sur son menu des pâtes à la carbonara composées de lardons et de crème fraîche. Le cuisinier était décédé d'une crise cardiaque. L'affaire avait créé une sérieuse crise diplomatique – twitter s'était emparé du #carbogate. Pour résorber la crise, le président NDA et son homologue italien avaient statué après trois jours de sommet bilatéral : l'agent de la RCG était acquitté – en contrepartie, la France s'octroyait la recette des pâtes à la « carbo » – ce nom raccourci fixant la recette à un mélange crème fraiche lardons, la distinguant clairement des pasta alla carbonara italiennes, aux jaunes d'œuf et guanciale. Cet arbitrage avait causé la satisfaction du public français, particulièrement conditionné par une intense campagne de publicité pour la « carbo » française : « Elle est peut-être moins bonne, mais c'est la nôtre ! »

- On y va ? m'a demandé Pini sourire aux lèvres.

- Ouais. L'appartement du prévenu est à deux cents mètres. Il avait hâte d'en découdre.

Nous avons marché deux cents mètres dans les ruelles étroites du Vieux Nice, puis avons défoncé la porte de l'immeuble du suspect (je ne me souvenais plus du digicode fourni par la DGSI), puis avons monté trois étages, puis défoncé la porte de l'appartement du prévenu. C'était un petit gars en débardeur, nous l'interrompions en train de tweetter sur un PC extrêmement bruyant. Pas un mot ne sortait de sa bouche.

- Moi c'est le Capitaine Batta, DGPPG, et lui, c'est Pini, de la RCG. Le méchant flic, je te le dis tout de suite, c'est lui.

- Tu es bien Xavier Bardan ? demanda Pini en ouvrant le frigo pour se servir une bière.

- Ouu...oui... Que voulez-vous ?

Pini a ouvert la bière et en a bu la moitié dans un grand silence. Les tweets défilaient à l'écran.

- Dis-moi, a poursuivi Pini en grimaçant, c'est toi qui a écrit, il y a un mois, l'article « La VÉRITABLE recette des lasagnes ? ». Parce que j'ai deux trois trucs à te dire.

J'ai posé mon sac au sol, l'ai ouvert, et en ai sorti la bâche en plastique soigneusement enroulée.