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Une histoire accélérée du louchébem, le langage tranché des bouchers

Le louchébem, c’est « l’argot des bouchers », celui que l’on parle au-dessus du billot pour ne pas se faire comprendre des clients.

C'est l'argot des mauvais garçons, celui qui se parlait à l'origine dans les abattoirs sombres et nauséabonds de la Villette à Paris. Le Louchébem – aussi appelé le largonji des bouchers –, c'est « l'argot des bouchers », un langage crypté que l'on parle pour ne pas se faire comprendre des clients. « D'après ce qu'on en sait, il serait né dans la première moitié du XIXe siècle mais on n'en est pas vraiment sûr tant peu de chose ont été écrites à son sujet », explique David Alliot, fils de boucher, écrivain et passionné de langage argotique, qui a été le premier – et unique à ce jour – à écrire un ouvrage sur le sujet.

Si le Louchébem était pratiqué jusqu'au milieu des années cinquante par tous les bouchers, ou presque, aujourd'hui, seuls les vieux de la veille ont encore le sens aiguisé de la formule. « C'est l'arrivée massive d'ouvriers d'origine étrangère et l'essor du commerce en grande distribution qui ont entraîné sa raréfaction », explique l'auteur. Bien qu'il soit tombé en désuétude dans les boucheries de l'Hexagone, certains semblent encore s'y intéresser – Akhénaton, chanteur du groupe de Rap IAM, a écrit tout un couplet de l'un de ses morceaux, « Sale argot », en louchébem. Et comme un héritage laissé par le louchebem à la culture populaire, « des mots comme loufoque (fou) et loucedé (en douce) sont entrés dans le français courant », précise Philippe Blanchet professeur de sociolinguistique à l'université Rennes 2.

Bien qu'historiquement, ce langage crypté ne se pratiquait que dans les abattoirs, il a vite fait de se répandre chez les bouchers commerçants de Paris mais aussi auprès de ceux « qui rentraient au pays après avoir fait leurs classes à la capitale », ajoute David Alliot.

On remplace la première lettre du mot par un L, puis on place cette 1ère lettre à la fin du mot auquel on accole les suffixes -é, -em ou -uche, qui varient selon la sonorité et les goûts de chacun.

Mais c'est dans les abattoirs de Marseille que Pierre, boucher à la retraite, a appris les rudiments du langage. « Je suis boucher depuis toujours, c'est mon oncle qui m'a tout appris. J'ai commencé à travailler avec lui quand je suis rentré du régiment en 1963, je n'ai fait que ça toute ma vie ! » Lorsqu'en 1972 « son pauvre oncle » décède, Pierre reprend les rênes de la boucherie-triperie qu'il exploitera jusqu'en 2001. « Avec ma femme Lucienne, on tenait cette boutique de 200 m2 en plein centre de Marseille. On servait toute la ville, y'avait du monde en pagaille ! », se souvient-il avec nostalgie.

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Le Louchébem, il l'a appris par nécessité en allant au marché de la viande trois fois par semaine. « Si tu ne connaissais pas au moins quelques mots tu te faisais embobiner et refiler de la vieille lidochebem (bidoche) ! Mais ce n'est pas un langage qui était enseigné à l'école, on l'apprenait au contact des vieux bouchers. Ça permettait aussi de ne se comprendre qu'entre nous surtout de parler dans le dos d'un client lonqué (con) ! D'ailleurs il m'est parfois arrivé de dire à mes apprentis de servir à un client un lorceaumic de liftecbé loirnoque (un morceau de bifteck noir, N.D.L.R) ! » Et comme un juste retour de manivelle, connaître ce langage l'a sauvé de pas mal de situations délicates : « Il y a quelques années, lors de vacances en Normandie avec ma femme, nous sommes rentrés dans une boucherie où j'ai demandé deux morceaux de gigot. Là, j'ai entendu le patron demander à son employé en louchébem, de nous servir des tranches rassies. Beau joueur, quand je lui ai dit que j'étais un louchébem à la letraiteruche, il m'a offert les morceaux de viande ! »

Mais alors, comment larlépem le louchébem ? « On remplace la première lettre du mot par un L, puis on place cette 1ère lettre à la fin du mot auquel on accole les suffixes -é, -em ou -uche, qui varient selon la sonorité et les goûts de chacun. Ce sont des suffixes qui étaient autrefois utilisés dans le parlé populaire parisien », rappelle le professeur de linguistique. Concrètement, le mot « patron » devient « latronpem », qui se décortique comme suit : L + atron + P + em. Lompriquem ? Une gymnastique linguistique bien ficelée qui s'acquiert avec de l'entrainement. Pour avoir été confrontée à des cadors du maniement du louchébem, le plus difficile, une fois la mécanique comprise, est d'arriver à intercepter chaque mot afin d'essayer de le désosser. Pour David Alliot, « si la construction du louchébem n'est pas en soi d'une grande difficulté toute l'habileté des bouchers consistait à parler très rapidement en mélangeant des termes d'argot et du langage courant. »

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Certains linguistes et amoureux de ce langage, comme Sophie Moracchini, doctorante en linguistique au MIT (Massachusetts Institute of Technology à Cambridge), le rapprochent même d'un argot qui était parlé autrefois dans les prisons parisiennes. Bien utile pour ne pas se faire comprendre des matons ! « L'origine dialectale du louchébem se confond avec l'argot des brigands dont il reprend la construction. Cela s'explique par le fait que les abattoirs recrutaient à la sortie des prisons car, à l'époque, savoir manier le couteau était bien plus important que de connaître les pièces de viandes ! », conclue David Alliot.

David Alliot est l'auteur de Larlépem-vous louchébem ?

Philippe Blanchet est l'auteur de Discriminations : combattre la glottophobie, paru en janvier 2016.