J'ai arrêté la clope – mais j'ai toujours un goût de merde

40 jours que j’ai arrêté de fumer. 40 jours que j’attends l’épiphanie gustative qu’on m’avait promise.

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mai 3 2018, 10:40am

Photo via Flickr user artgoeshere

40 jours qu’une pomme a toujours goût de pomme – depuis que j’ai arrêté de fumer, je n’ai toujours pas vu la vierge et c’est extrêmement frustrant.

Dans la vie, je suis journaliste culinaire. Ça fait des années qu’on m’emmerde avec ma clope qui soi-disant « détruirait ma capacité à goûter ». Ça va des remarques des confrères, quand je sors m’en griller une au resto (« Ah… tu fumes toi ? »), à celles de mon père à Noël (« C’est quand même dommage de sortir ta clope après avoir dégusté ce Mouton Rothschild 89 »), sans parler des ex-fumeurs – néo-ayatollah de la vie saine – qui ont subitement oublié d’être aimables depuis qu’ils ont vidé leur dernier cendrier. Bref, ça fait des années qu’on me chie une pendule dès que je pose un paquet de clopes sur une table. Butée mais pas complètement idiote, j’ai quand même fini par me poser la question : et si, à cause de la garo, j’étais vraiment en train de rater une partie considérable de l’expérience gustative ?

Tout a commencé 15 jours avant que j’arrête de fumer, quand je me suis réveillée souffrant d’agueusie temporaire. D’agueusie, vous avez bien lu. Moi non plus je ne connaissais pas le mot ; il est moche et effrayant, comme ce qu’il désigne : la perte du goût. Conséquence rarissime, mais probable, de la gastro que j’avais chopée la veille (joie et bonheur).

Un handicap – bien entendu, vachement plus marrant – quand ton boulot consiste, entre autres, à cuisiner des plats pour une émission de télé. Et me voilà obligée de tout faire goûter à mon assistant parce que j’étais incapable de saisir la moindre nuance dans ce que je préparais. J’ai même croqué dans un oignon, comme ça, pour voir. Et rien. Comme la misère aime la compagnie, c’est arrivé pile poil le jour où on recevait un super-chef dans l’émission – le genre à débarquer dans ta cuisine avec 25 ingrédients qu’il faut a-bso-lu-ment que tu goûtes. À chaque bouchée qu’il me tendait, je lâchais des « hum » et des « incroyable » plus vrais que nature : je n’osais pas lui avouer que s’il m’avait fait bouffer de la merde, ça aurait eu le même effet.

Désormais, chaque jour sans clope me rapproche de l’ultime but : sentir le vrai goût des choses.

Le lendemain, l’agueusie s’est dissipée. Je l’ai su dès que j’ai allumé une cigarette. L’horreur à l'état brut : j’avais l’impression d’avoir avalé un cendrier. C’était comme si mes papilles s’étaient réveillées en hurlant « on la fermait depuis des années, mais là, désolé : c’est vraiment dégueu ! » Il fallait se rendre à l’évidence : ce goût immonde sur ma langue devait forcément avoir une influence sur ma perception des goûts. C’était décidé, j’allais arrêter.

Désormais, chaque jour sans clope me rapproche de l’ultime but : sentir le vrai goût des choses. Tous les sites annonçaient la même promesse : « En 2-3 jours, les ex-fumeurs retrouvent toute leur capacité gustative. » J’étais comme une gosse avant Noël. J’imaginais que 3 jours après avoir écrasé ma dernière clope, j’allais chialer en mordant dans une tomate. Deux jours sont passés. Puis trois. Puis cinq. Et toujours rien. Puis un matin, j’ai senti la différence, littéralement : un mélange de pisse, de fumée de clope et de pot d’échappement agressait sauvagement mes narines, rue Marcadet. Ça faisait 5 ans que je vivais à Paris et je n’avais jamais réalisé à quel point cette ville puait la mort. Ce que j’avais retrouvé là, c’était un odorat de Saint-Bernard. Youpi.

L’explication était en fait très simple : si je n’avais pas eu de révélation gustative, c’était parce que mes papilles n’avaient pas souffert tant que ça.

Au bout d'un mois sans clope, j’ai commencé à me sentir flouée. Autour de moi, tout le monde avait sa théorie : « Il faut attendre au moins 3 mois, 6 mois, 3 ans », « c’est parce que tu vis dans une ville trop polluée », ou encore mon préféré, « est-ce que tu te brosses la langue ? ».

L’explication était en fait très simple : si je n’avais pas eu de révélation gustative en arrêtant de fumer, c’était probablement parce que mes papilles n’avaient pas souffert tant que ça du tabac. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Anne Borgne, addictologue au centre Victor Ségalen à Clichy. Je lui ai déroulé mon histoire au téléphone comme un ado chez Doc et Difool et ça l’a un peu amusé je crois. C’est elle-même qui a fini par me demander : « Mais avant d’arrêter de fumer, aviez-vous l’impression de ne pas sentir le goût des choses ? » J’avoue que celle-là, je ne l’avais pas vu venir. La vérité, c'est que non, ça n’a jamais été un problème pour moi. Mais comme tout le monde s’accordait à dire que la clope était l’ennemi de la bouffe et que ça faisait 12 ans que je fumais, j’ai fini par y croire et ne plus me fier à ce que je sentais.

« Les fumeurs mangent plus salé et plus gras parce qu’ils ont plus besoin d’exhausteurs de goût. Donc arrêter de fumer, c'est aussi changer de façon de se nourrir. »

Médecin sympa – mais médecin quand même –, Anne Borgne m’a confirmé que oui, le tabac (et plus précisément, la combustion) détruisait les papilles. Mais primo, on en a environ 8 000 dans la bouche, donc on a un peu de marge, et secundo, c’est extrêmement progressif. Enfin, il faut savoir que les papilles ont la capacité de se régénérer dès qu’on arrête de fumer quelques jours.

Donc chez les gros fumeurs, oui, les papilles en chient mais dans de nombreux cas, c’est beaucoup plus subtil que ça : « En fumant, c'est la discrimination fine qui devient plus difficile. On fait moins bien la distinction entre le sucré et le salé ou les différents arômes », m’explique Anne Borgne. Le fumeur est en mesure de bien sentir les goûts donc, c'est juste un peu plus le bordel pour faire le tri. Mais c'est surtout ce qu’elle a dit ensuite qui a fait tilt : « Les fumeurs mangent plus salé et plus gras parce qu’ils ont plus besoin d’exhausteurs de goût. Donc arrêter de fumer, c'est aussi changer de façon de se nourrir. »

Et là, bim, révélation. Pas celle que j’attendais, mais révélation quand même. J’étais tellement obsédée par le fait de découvrir une nouvelle palette de goûts que je n’ai même pas fait gaffe à ces petits détails qui ont changé depuis que j’ai arrêté. Depuis 40 jours, je ne re-salais plus systématiquement mes plats. J'appréciais les desserts qui avant me laissaient de marbre. Je mangeais moins gras sans avoir l’impression qu’il manque quelque chose. Et surtout, je pouvais me faire un marathon de dégustation de bières (42 en une après-midi, true story) sans sentir mes papilles épuisées. Et rien que pour ça les gars, c'est une putain de bonne raison d’arrêter la clope.

Elise n'a toujours pas repris la clope et parle toujours autant de bouffe sur son compte Instagram.