vin nature

Une plongée occulte dans les croyances de la biodynamie

Vignerons mystiques, radiesthésie et signes du zodiaque : une BD fait la lumière sur les préceptes – parfois obscurs – de ce système de production agricole.

Alexis Ferenczi

« Les bulles, c’est bon pour le cidre. »

Cette petite pique d’un caviste à qui Jean-Benoît Meybeck vient d’expliquer son métier d’auteur et dessinateur de bande dessinées ne correspond pas forcément à la réalité. Il y a une alchimie particulière entre les deux mondes, comme si une passerelle éthylique invisible reliait les hommes du « neuvième art » à ceux du pinard.

« La BD et le vin, ça ne se faisait pas du tout. Et puis vous avez eu Les Ignorants d’Étienne Davodeau qui a, en quelque sorte ouvert la voix, raconte Meybeck. Le manga Les Gouttes de Dieu, la série Châteaux Bordeaux ou même Un Grand Bourgogne Oublié. Mais bon, il n’y en a pas des milliers non plus », poursuit-il.

Auteur de CRA, un roman graphique en noir et blanc sur les sans-papiers, Meybeck s’attaque avec Cosmobacchus (sortie le 2 février aux éditions Eidola) à un sujet beaucoup plus « léger » : la biodynamie et le monde du vin. Accompagné d’un caviste – qui ressemble quand même vachement à Obélix – il a documenté, dans un premier tome baptisé Lucifer, son road-trip en Bourgogne, à la rencontre des vignerons qui ont choisi de suivre les préceptes de Rudolf Steiner, papa un peu chelou de la biodynamie.

La majorité des viticulteurs que j’ai rencontrés font de la biodynamie parce que ça leur apporte quelque chose, une petite spiritualité par exemple, mais ils gardent une certaine distance par rapport à ça.

« Ça c’est passé exactement comme je le raconte dans la BD. Je participais avec ma femme à des soirées dégustations chez un caviste et j’ai commencé à m’intéresser au sujet. » Quand ce dernier propose à Meybeck de raconter son métier et d’assouvir sa curiosité en faisant un petit tour des producteurs qui suivent les pratiques ritualisées, étranges et occultes théorisées par le fondateur de l’anthroposophie, l’auteur dit « banco ».

« J’ai une sensibilité un peu écologiste, ajoute Meybeck. J’avais donc un a priori plutôt positif sur la biodynamie. Je voyais ça comme une branche de l’agriculture biologique – branche qui ferait attention au cycle de la lune. C’est d’ailleurs ce que pensent les gens de la biodynamie en général. En creusant un peu le sujet, je me suis rendu compte que c’était un peu plus mystique que ce que je pensais. Et qu’on arrivait vite à des choses vraiment délirantes. »

Pour les néophytes, l’agriculture biodynamique est un système de production agricole dont les bases dogmatiques ont été posées par Steiner dans une série de conférences données aux agriculteurs en 1924 dans un château de Silésie. Toujours selon Wikipédia, l'agriculture biodynamique de Steiner ne donne aucun mécanisme explicatif. Son fondateur appelle uniquement à la foi de ceux qui voudront bien le croire.

Et ces « croyants », Meybeck en croise tout au long de son aventure qui commence par une formation sur les sols, destinée aux agriculteurs ou aux viticulteurs, dispensée par Claude et Lydia Bourguignon. Ces deux anciens scientifiques, spécialistes en microbiologie des sols, ont quitté le CNRS après la suppression de leur chaire et soupçonnent le centre national d'être aux mains de l'agro-chimie, explique Meybeck.

« Ce qui était étonnant dans cette formation, c’est qu’elle était scientifique ; on parlait de la faune qu’on trouve dans les sols, des molécules, des membranes et des plantes. Mais en parallèle, on abordait aussi la biodynamie », se rappelle Meybeck, qui, ayant lu Steiner, se permet de poser une question : comment, en tant que scientifiques, peut-on cautionner Steiner qui est complètement délirant ?.

« Ils m'ont répondu en se plaçant sur un plan complètement poético-mystique, faisant référence à Goethe, raconte l'auteur. C’est étonnant qu’on puisse concilier deux mondes qui ne le sont pas. C'est toute la complexité de l'être humain.»

Au fil de l’enquête, Meybeck et son lecteur ont un peu l’impression de mettre le doigt sur un truc. Steiner, qui apparaît en rêve sous la forme de Lucifer, et sa doctrine sont bien plus troubles qu'il ne paraît. Et ceux qui se réclament de lui paraissent de plus en plus illuminés. Ce n'est heureusement pas le cas de toute le monde, comme le prouve la visite chez Dominique Derain, vigneron nature.

« Il y a des gens qui adhèrent à Steiner mais qui ne sont pas complètement barges, assure Meybeck, il y a des gens qui sont très raisonnables quand vous leur parlez et beaucoup moins à un endroit. Ça ne veut pas dire qu'ils sont fous pour autant. Ils ont simplement des croyances qui ne sont pas rationnelles. Vous avez aussi des gens qui sont vraiment un peu timbrés, mais ce n’est pas la majorité. La majorité des viticulteurs que j’ai rencontrés font de la biodynamie parce que ça leur apporte quelque chose, une petite spiritualité par exemple, mais ils gardent une certaine distance par rapport à ça. »

Ils ont leur propre pratique ; une combinaison de radiesthésie, de système tellurique qui repose sur les méridiens dans la terre, de géo-biologie, de physique quantique et de signes du zodiaque.

Autre visite marquante, celle du domaine Viret et ses fameux dolmens de basalte. La famille de vignerons a développé sa propre philosophie, la Cosmoculture, qui va encore plus loin que la biodynamie. « C’est une marque déposée, donc il y a une petite dose de marketing, sourit Meybeck. Ils ont leur propre pratique ; une combinaison de radiesthésie, de système tellurique qui repose sur les méridiens dans la terre, de géo-biologie, de physique quantique et de signes du zodiaque. Quand ils en parlent, ça a l'air tout a fait normal. Après, ils font des vins qui sont vraiment pas mauvais du tout. »

« Ce qui me gêne au final, c'est que je me moque - pas trop méchamment - de toute une partie de l’agriculture biologique. Mais dans un 2e tome, je veux aussi parler de la viticulture conventionnelle et dire que je n’adhère pas non plus à ça. »

En attendant que Meybeck vous emmène dans le Bordelais - le dessin sera vert/jaune comme le vin blanc quand Lucifer est rouge « ce qui donne un côté un peu étrange, genre rêve éthylique » - vous pouvez vous plonger dans ses pérégrinations bourguignonnes et, côté « pairing lecture », boire un des vins cités. « C'est l'idéal et ce sont de très bonnes bouteilles. »


Cosmobacchus, Lucifer, de Jean-Benoît Meybeck aux éditions Eidola.