Photo via Flickr user Sean Davis.

Mon quotidien de serveuse dans le bar le plus hanté des États-Unis

Karen Brownlee bosse depuis 15 ans chez Earnestine & Hazel et elle a probablement vu autant de shots de tequila que de phénomènes paranormaux.

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31 octobre 2016, 10:00am

Photo via Flickr user Sean Davis.

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Cela fait 13 ans que je bosse chez Earnestine & Hazel. Soit une éternité. Si jamais vous y mettez les pieds, vous m'y trouverez. Je fais partie des meubles. J'ai toujours vécu à Memphis et j'adore mon taf.

Pour être totalement honnête avec vous, je n'aime pas trop parler de mon travail pendant mes heures de boulot. J'ai ce mauvais pressentiment, comme l'impression que les esprits me surveillent et entendent ce que je suis en train de raconter. En gros, je n'ai pas envie de leur manquer de respect. C'est complètement dingue, je sais, mais je ne peux pas l'expliquer.

Avant d'accueillir le Earnestine & Hazel, le bâtiment édifié à la fin du XIXe siècle abritait une église. Puis une pharmacie, une quincaillerie, un vieux café-concert, un bordel et finalement un bar. C'est le mari d'Earnestine qui possédait le bordel, installé à l'étage. De nombreux musiciens de jazz traînaient dans le coin. Ray Charles, par exemple, avait pour habitude de s'injecter de l'héro et de déconner avec les prostitués.

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La chambre bleue chez Earnestine & Hazel's. Photo via Flickr user Sean Davis.

Earnestine et Hazel étaient sœurs. Elles ont récupéré le rade au milieu des années 1950. Après elles, c'est Russell George qui a repris le lieu, en ouvrant le jour de la St. Patrick, en 1993. Hazel est morte en 1995, Earnestine en 1998. Elle et Russell étaient devenus copains comme cochon. Ils traînaient souvent ensemble et elle lui confiait tout ce qu'il s'était passé entre ces murs. Russell s'est suicidé à l'étage il y a un an. C'est lui qui a fait de ce bar ce qu'il est aujourd'hui.

Un collègue me parlait de la mort de James Brown et tout d'un coup, le jukebox s'est mis à cracher I Feel Good me filant la frousse de ma vie.

Je n'y avais quasiment jamais mis les pieds avant d'y bosser. Je connaissais de nom parce que l'endroit était célèbre pour ses Soul Burgers. J'ai travaillé dans une boucherie pendant six ans et c'est moi qui vendais la viande de ces burgers à Russell. Il était venu me dire que si je cherchais un job, j'étais la bienvenue. Je n'avais jamais travaillé dans un bar avant et j'avais un peu la pétoche mais j'ai accepté.

Il se passe tout le temps des choses étranges ici. Je me suis déjà retrouvée avec le piano qui se met à jouer tout seul à l'étage. On entend des bruits de pas, comme si quelqu'un marche au-dessus de nos têtes. Les chambres du bordel ont été conservées. Intactes. Tous les fans de paranormal viennent y passer la nuit. Vous pouvez être certain de choper quelques phénomènes en photos.

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J'ai entendu dire - même si je ne sais pas vraiment si c'est la vérité - qu'il y a des prostitués qui ont été tuées à l'étage. Je suis persuadée que ce sont les esprits de ces femmes qu'on entend. Je n'ai pas étudié les sciences occultes et je ne croyais pas aux fantômes une seule seconde avant de bosser ici. Maintenant, ça ne fait plus aucun doute dans mon esprit.

Quelle que soit cette présence, je pense qu'elle me protégera parce que ça fait longtemps que je bosse ici et je respecte le lieu. Un mec qui travaillait là depuis 15 ans est monté un jour à l'étage. Je vous jure qu'il est redescendu en courant. Il a traversé le bar, il a passé la porte et il est rentré chez lui direct. Il n'est plus jamais monté. Il avait vu quelque chose qu'il l'a traumatisé à mort. Il ne pouvait même pas l'expliquer.

Les événements ont généralement lieu au premier. Au rez-de-chaussée, il n'y a que le jukebox qui parfois se met à jouer des chansons – vous pouvez demander aux clients. Il choisit un titre qui a généralement un rapport avec les discussions dans le bar.

C'est vraiment chelou.

Par exemple, un collègue me parlait de la mort de James Brown et tout d'un coup, le jukebox s'est mis à cracher I Feel Good me filant la frousse de ma vie.

Une autre fois, un adepte du paranormal se met à parler d'exorcisme avec Russell et Sympathy for the Devil des Rolling Stones se lance tout seul. Je vous promets. Je crois que la seule fois où j'ai vraiment flippé c'est quand je me suis tenue près du Jukebox. C'était comme si quelqu'un me touchait.

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Un des jukeboxes d'Earnestine & Hazel. Photo via Flickr user Sean Davis

Parfois, sur les photos, des visages apparaissent dans les murs. J'ai même des clients qui vont à l'étage avec leurs gadgets et qui voient leur matos partir en couille. Je suis montée une fois et je peux témoigner de lampes torches qui s'éteignent et s'allument sans raison.

Les voix qu'on entend occasionnellement sont inintelligibles. On ne comprend pas ce qu'elles disent mais on les distingue clairement. Tout le monde pense que la personne chargée de l'entretien depuis des années était folle. À chaque fois qu'il entrait dans une chambre, il entendait « le voilà qui arrive ». Aujourd'hui, je le crois sur parole.

Les néons ont commencé à baisser d'intensité puis à briller comme en plein jour. Les clients ont eu la trouille et se sont tirés.

J'ai aussi eu des clients qui se sont moqués du bar. Histoire vraie. Ils se foutaient de la gueule des fantômes, d'Earnestine et de Hazel. Tout d'un coup, les néons ont commencé à baisser d'intensité puis à briller comme en plein jour. Les clients ont eu la trouille et se sont tirés.

J'ai aussi eu des expériences bizarres avec l'argent. Un jour, une partie de la thune a disparu – on avait beau chercher partout, on ne la retrouvait pas. Un vendredi, environ cinq ans après, alors qu'on faisait un petit billard entre collègue et qu'il n'y avait pas un chat dans le bar, j'ai envoyé une boule hors de la table. Elle a roulé sous un canapé qu'on a soulevé pour découvrir un sac de billets couvert de toiles d'araignée. J'ai appelé Russell qui m'a répondu « ne pas avoir la moindre idée d'où ça vient ». Le samedi suivant, il arrive exactement la même chose. Une boule de billard roule sous le canapé qu'on soulève pour trouver au même endroit l'argent qui avait disparu il y a cinq ans.

Le dernier événement que je vais vous raconter m'a fait comprendre qu'il y avait quelque chose de spécial dans ce bar. Qu'Earnestine – je pense que c'est Earnestine – était là pour me protéger.

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En 2007, mon fils de 24 ans est mort. Je travaillais quand j'ai appris qu'il s'était fait tirer dessus. Quand je suis retournée bosser, je me suis assise au bout du bar, seule, et j'ai commencé à pleurer. J'ai d'abord demandé à Dieu de m'envoyer un signe que mon gosse était O.K. là où il était.

Quand je suis angoissée, il m'arrive parfois de parler à Earnestine. Ça paraît fou, je sais, mais quand vous êtes seule dans ce bar, ça devient parfois un peu flippant. J'ai dit, « Earnestine, donne-moi s'il te plaît un signe que mon enfant va bien ». Et là, sorti de nulle part, un oisillon s'est dirigé vers moi avant de prendre le large. C'était mon signe. Ensuite, une petite dame est entrée dans le bar. Je ne l'avais jamais vue auparavant. Elle m'a demandé si j'allais bien. Je ne sais pas d'où elle venait. Je lui ai juste parlé de tout et de rien. Elle a quitté le bar avant de revenir environ une heure plus tard. Elle m'avait acheté un collier en argent sur lequel était gravé un oiseau.

Je ne sais pas quel était son nom. Elle m'a donné ce collier et m'a fait un gros câlin avant de partir. Je ne l'ai plus jamais revue. Je ne sais pas pourquoi elle est revenue avec ce collier. Je n'invente rien. Russell m'a dit que c'était Earnestine qui veillait sur nous.

The bar. Photo via Flickr user Eric Allix Rogers

Le bar. Photo via Flickr user Eric Allix Rogers

Je n'ai plus jamais vraiment eu peur ici depuis. J'entends parfois des bruits bizarres mais ça ne me fait rien. J'adore cet endroit. C'est comme ma maison ici. J'ai rencontré tellement de gens sympas et il m'est arrivé des trucs vraiment cool. Certaines personnes ne sont pas à l'aise et pètent un plomb mais moi, je ne m'en fais plus.

Karen Brownlee travaille encore au Earnestine & Hazel's Juke Joint à Memphis dans le Tennessee.