Quel est le meilleur vin pour larguer quelqu'un ?

Lolita Sene, caviste parisienne et auteur, imagine le meilleur choix à faire dans un contexte de dégustation difficile : quand on doit rompre avec quelqu'un... autour d'un verre de vin.

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28 février 2017, 4:09pm

Bienvenue dans Brèves de cave, notre nouvelle rubrique qui donne la parole au dernier rempart qui se dresse entre vous et votre bouteille de pinard : le caviste. Dans ce premier épisode, Lolita Sene, caviste parisienne et auteur, imagine le meilleur choix à faire dans un contexte de dégustation difficile : quand on doit rompre avec quelqu'un... autour d'un verre de vin.

La cliente tire la porte, entre d'un pas décidé et détache d'une main agitée le premier bouton de sa veste. Postée derrière mon comptoir, je range le livre dont elle vient de m'extirper, l'accueille d'un bonjour. Sans que nos regards ne se croisent, elle répond « Salut, ça va ? » Le plus souvent, les clients de mon âge me demandent comment je vais, me tutoient, une façon à l'américaine qui me plait, je les tutoie en retour. C'est toujours plus agréable que le vieux aigri de cinquante balais qui te prend de haut sous peine que t'as encore la vingtaine ou que t'es une nana.

« Oui, merci. Je peux t'aider ? — Je cherche un vin rouge, pour ce soir, pas pour le dîner mais plutôt... — L'apéro ? — Oui enfin, non... Voilà, il me faudrait, heu... » tente-t-elle de continuer mais je la sens indécise. Et elle bafouille, rougit, emprise soudain d'une gène singulière. Elle respire un grand coup pour peut-être reprendre de l'aplomb, puis me dévisage complètement de ses grands yeux clairs : « En fait, je vais larguer mon mec, tout à l'heure, là, il m'attend à l'appart'. — Ha, je réponds en glissant doucement mon regard vers les bouteilles dodues alignées sur l'étagère, qui attendent d'être ouvertes puis bues à leur juste valeur. — Donc, c'est peut-être étrange mais il me faudrait un vin pour rompre. — Pour rompre ? Je dois pouvoir trouver ça. J'imagine que tu veux assez de force pour aller jusqu'au bout, mais que ça ne t'assomme pas non plus. — Exactement. Ça fait six ans qu'on est ensemble, tu vois, donc un truc cool, enfin pas trop cher non plus, ça serait bizarre. Normal quoi ! Enfin, je sais pas... — Oui, je vais pas te proposer un Aloxe-Corton ou un Puligny-montrachet. — Hmm... » fait-elle louchant sur son téléphone et tapotant un message à sa pote. Il n'y a que les amies qui réussissent dans ses instants électriques à capter toute notre attention. Comme je sens que je la perds avec mes appellation compliquée, je repars sur du concret : « Bon, on va plutôt se tourner vers le Beaujolais, ça paraîtra moins pompeux que si tu te ramènes avec un Bourgogne. Sur des vieilles vignes de gamay, on aura du corps, de la structure dans la bouteille, sans que ça tape niveau alcool. — OK.

— Le domaine Léonis, tu connais ? Avec sa cuvée Lurons, on est en Beaujolais-Villages, une appellation supérieure au beaujo classique. — Luron, ça veut dire quoi ? — Un luron c'est une personne gaie, un poil insouciante, et en vieux français c'est une personne hardie en amour, qui prend des risques. C'est pas mal dans l'idée, pour toi, ça : hardie en amour ? »

Elle laisse échapper un léger « oh ! » puis approuve d'un faible sourire. « Raphaël Champier est un vigneron aux yeux vert émeraude. Je l'ai rencontré pendant un salon de vins. Quand il m'a présenté ses trois cuvées, je suis tombée immédiatement sous le charme de ces jus. C'est si vrai, si franc du collier, et puis c'est un jeune, il faut aider les jeunes vignerons. Bon, il vient d'une famille de viticulteurs mais de leur côté ils sont plutôt conservateurs, tu vois, ils utilisent des intrants chimiques, des machineries, ils laissent moins faire la nature. Raphaël a fait ses armes chez un des pontes du vin naturel, Jean-Claude Lapalu, puis il a acquis en 2009 quelques ares de vignes de gamay, et il a commencé ainsi, au petit bonheur la chance. Aujourd'hui, il possède près de 9 hectares de vignes de gamay en appellation Beaujolais-Villages, Brouilly et Côte de Brouilly, toujours en allant à l'encontre des principes instaurés par sa famille. C'est à dire, vendange à la main, on presse en grappe entière, passage en cuve pour une fermentation avec les levures indigènes du raisin. — Indigènes ? — Oui, les levures naturelles déjà présentes dans la baie. Il ne rajoute pas de produits chimiques pour faire accélérer le processus par exemple. D'ailleurs il n'ajoute rien à aucun moment, c'est du fruit fermenté, facile à boire, sur la framboise et la groseille, mais tu verras après cette explosion fruitée, il a une trame couleur violette sur le palais, sorte de guimauve à la violette, c'est très séduisant. » Elle empoigne la bouteille puis incline son visage pour mieux voir l'étiquette sur laquelle sont dessinés lion et constellation. — Et c'est quoi cette constellation d'étoile ? — Je suppose que c'est en référence à son signe astrologique, il doit être lion. Donc c'est la constellation du lion... » Et cette constellation qui se déploie dans le ciel aux côtés de la Chevelure de Bérénice, et cette jeune femme au regard perdu, aux lèvres nerveuses, qui pourrait aussi porter le prénom de Bérénice. Elle tapote la pointe de son nez avec son téléphone portable, pensive. « Mon mec aussi, il est lion, ajoute-t-elle, le souffle court. Bon, je la prends, merci. »

Je recouvre sa bouteille lourde de séparation et de douleur dans un papier de soie lie-de-vin. Enfin, elle attrape le paquet, rattache le bouton de sa veste puis lance : « Souhaite-moi bonne chance ! » avant de s'enfuir de la boutique presque en courant.

Bonne chance Bérénice.

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Lolita partage aussi ses expériences de dégustation sur son blog.
Illustration : Lucile Lissandre