Illustration de Lia Kantrowitz

La cocaïne est-elle végan ?

Cela dépend à qui vous demandez mais il y a de fortes chances pour qu'on vous réponde : « pas trop, en fait ».

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déc. 7 2017, 9:22am

Illustration de Lia Kantrowitz

Végan depuis cinq ans, Kaitlin* triche encore. Elle mange du miel et porte des vêtements en cuir qu'elle possédait bien avant d'adopter son régime. Récemment, elle a acheté une paire de pompes neuves, une bonne affaire qu’elle n’a pas retournée en magasin après avoir appris qu'elles avaient été fabriquées avec la peau d’un animal mort. « Je ne correspond pas exactement à la définition ‘végan’ du dico », dit-elle. « Je ne suis pas parfaite. J'ai des vices, comme tout le monde. »

Kaitlin est brusquement devenue végan il y a cinq ans. Au départ, ça a commencé comme une sorte de pari pour perdre du poids. Ayant grandi dans le sud des Etats-Unis, la plupart de ses repas s’articulaient autour de la viande. Du jour au lendemain, elle est passée de la poitrine de bœuf à un régime entièrement végétal.

Après six mois de pratique environ, elle a commencé à lire et à regarder des vidéos qui lui ont permis de mieux comprendre comment les animaux étaient traités dans les fermes industrielles. Elle en a pleuré. Un tournant qui la fait passer de végan pour des raisons de santé à végan pour des raisons éthiques. « Je me suis dit que je pouvais manger sans blesser les animaux assez facilement », dit-elle. « Et que je n’avais donc aucune raison de les bouffer. »

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Trois ans après le début de son aventure végan, sa situation financière s’est également améliorée. Kaitlin a donc pu s’offrir le luxe d'expérimenter certaines drogues récréatives. Des choses qu'elle n'aurait probablement jamais mises dans son corps auparavant – y compris de la cocaïne. Tout ça lui semblait OK. Comment les animaux pouvaient-ils être réellement victimes de la culture de la marijuana, des champignons hallucinogènes, de la coca – plante dont la cocaïne est dérivée – ou de la synthétisation du MDMA, du 2CB ou du LSD, se demandait-elle. Ils ne pouvaient pas être touchés. Du coup, techniquement, la cocaïne est végan, nan ?

« Je rationalise probablement les choses en me disant que la cocaïne ne nuirait pas aux animaux, aux gens ou à l'environnement si elle était faite légalement dans un laboratoire », me dit-elle. « Si c'était légal, on pourrait se débarrasser de toutes les choses négatives. Dans un monde imaginaire, on pourrait cultiver des plantes de coca biologiques et durables, contrôler et éliminer de manière appropriée tous les produits chimiques nécessaires pour en extraire la molécule. On pourrait aussi en réglementer la vente et ainsi éradiquer toute la violence qui l'entoure. »

Cette « utopie » est terriblement éloignée des réalités de la récolte de la cocaïne et des réseaux qui soutiennent sa production et sa consommation. Des faits que Kaitlin admet ne pas connaître. Savoir si la cocaïne est végan est un débat de longue date qui fait l'objet de nombreuses discussions sur des forums et à peu près autant de billets de blog sur LiveJournal. C'est une position assez spécieuse que beaucoup de gens, situés dans le diagramme de Venn des végans et des utilisateurs de coke, soutiennent – même si elle a été remise en question maintes et maintes fois à coups d’arguments éthiques ou environnementaux.

« Est-ce que l'acide sulfurique, le permanganate de potassium, le carbonate de sodium, le kérosène, l'acétone et l'acide chlorhydrique sont considérés comme végans ? »

« Je n’en sais rien – est-ce que l'acide sulfurique, le permanganate de potassium, le carbonate de sodium, le kérosène, l'acétone et l'acide chlorhydrique sont considérés comme végans ? », s’interroge Kendra McSweeney. « Avec la feuille de coca, ce sont tous les produits chimiques nécessaires à la production de cocaïne. »

McSweeney est professeur au département de géographie de l’université de l'Ohio. Ses travaux, qui ont impliqué une immersion poussée dans la région de La Mosquitia au Honduras, portent sur la déforestation généralisée de certaines régions d'Amérique centrale à cause du trafic de cocaïne. « Est-ce que vous vous en fichez ? Tout dépend de vous. Si vous êtes un végan éthique qui se soucie de ce qui est vivant ou un végan ‘environnement’ qui pense que manger autrement nuit à la planète », explique-t-elle. « Dans le cas du dernier, vous considérez que la cocaïne ne peut pas faire partie d'un régime vraiment végan. Dans le cas du premier, c'est peut-être justifiable. »

La cocaïne est extraite directement de la plante de coca, ses feuilles sont arrachées, broyées, pulvérisées et mélangées vigoureusement avec une base qui est généralement composée de carbonate de sodium et de kérosène. La solution qui en résulte est ensuite filtrée et séchée pour obtenir une pâte. L'excès de produit est souvent balancé dans les points d'eau environnants.

Des plantations de coca en Bolivie, 2007. Ces plantations ont progressivement remplacées celle d'orange, de pèche, de papaye, de café et les fermes de maïs. Photo : AIZAR RALDES/AFP/Getty Images.

En d'autres termes, on peut dire qu’il y a une « dégradation de l'environnement à chaque étape de la chaîne de production », me confie Liliana M. Dávalos-Álvarez, du département écologie et évolution de l'université de Stony Brook. « Les cultivateurs de coca sont souvent installés sur des pentes fragiles parce que c'est le meilleur endroit pour la cacher », poursuit Dávalos-Álvarez. « Compte tenu de ce qui a été observé, le cultivateur de la coca utilise plus d'herbicides pour défricher la terre que pour n’importe quelle autre culture. La transformation a ensuite lieu dans des laboratoires sauvages à proximité des cultures. Ces derniers déversent le surplus dans des plans d'eau adjacents, sans se soucier du bien-être des communautés voisines. »

Les recherches de Dávalos-Álvarez se sont concentrées sur les effets délétères de la culture de la coca en Colombie sur les populations animales les plus vulnérables. Et les bêtes font partie sans exception des dommages collatéraux de ce réseau qui alimente en drogue la demande mondiale, soutient-elle.

« Les réseaux de trafiquants, autrefois spécialisés dans un produit comme la cocaïne, transportent maintenant du bois, de l'or et des animaux sauvages. Ils vident les forêts restantes de l'Amazonie et des Andes de leur faune et dépouillent même les sols les plus fertiles », ajoute-t-elle. « Que certains consommateurs puissent se convaincre que leurs choix sont ‘en quelque sorte’ défendables puisqu’il n’y a pas de contenu animal dans la cocaïne est une insulte à l'éthique environnementale. »

Pourtant, lorsque je leur présente ces arguments, la plupart des consommateurs de coke végans à qui je parle semblent relativement déconcertés – y compris ceux qui s'imaginent être les plus à cheval sur les principes en matière de régime alimentaire ou de mode de vie.

Kaitlin hésite par exemple quand je lui montre une récente polémique autour des végans qui tapent de la C. Il y a quelque chose dans le ton qui la fait tiquer. Elle se demande même si ceux qui prennent plaisir à cracher sur la notion de « cocaïne végan » ne font pas qu'incarner le mépris de la société envers les gens comme. Ces « haters » qui passent leur temps à scruter leurs habitudes.

« Ne pas manger 200 animaux ou plus par an, c’est un assez bon deal selon moi. C'est beaucoup plus bénéfique pour les animaux et l'environnement que de s'abstenir d'un demi-gramme de coke. »

« Est-ce que les végans doivent donner l’exemple ? » me demande-t-elle. « Est-ce que la tendance des végans à porter un jugement sur la façon dont les autres mangent justifie qu’ils soient jugés avec encore plus de férocité dans tous les choix qu'ils font? »

Arnold, 20 ans, étudiant à l'université George Washington, est végan depuis un an et demi. Il considère sa récente transformation physique comme une conséquence de son nouveau régime alimentaire – il a perdu près de 45 kg, passant de 102 à 63 kg et réduisant son IMC de 37 à 23. Il est devenu si impliqué qu'il a même récemment commencé à flirter avec l'activisme végan.

Il a également eu une petite expérience avec la cocaïne, l'utilisant de façon récréative au lycée. Il ne la considère pas comme végan mais il ne voit pas non plus de dilemmes moraux ou éthiques liés à sa consommation. Il compare plutôt l'utilisation de la cocaïne à d'autres « trucs non végans » comme les portables bourrés de « minerais de sang » construits par des enfants en Chine – une chaîne infinie de minuscules divergences éthiques relativement inévitables qu'il ne considère pas comme entrant en contradiction avec son amour des animaux.

« Le véganisme concerne plutôt la nourriture, les vêtements et les divertissements », insiste-t-il. « D'autres trucs comme les médicaments ou les objets électroniques ne font pas partie des objectifs principaux. »

Pour lui, les arguments à propos des perturbations environnementales ne tiennent pas. « Le véganisme concerne surtout les animaux », me rappelle-t-il. « Je fais plein d'autres conneries comme conduire ma voiture ou fumer pas mal weed. Vos actions auront toujours des effets contraires à l'éthique. Mais ne pas manger 200 animaux ou plus par an, c’est un assez bon deal selon moi. C'est beaucoup plus bénéfique pour les animaux et l'environnement que de s'abstenir d'un demi-gramme de coke. »

Le prétexte de l'ignorance, que fermer les yeux sur les effets néfastes de la chaîne d'approvisionnement peut absoudre les consommateurs de toute culpabilité, est un refrain que j’entends pas mal de la bouche d'autres végans. Ceux-là ne voient pas leur consommation de cocaïne comme une hypocrisie.

« C'est un peu comme l’histoire de l’alcool qui n'est pas végan parce qu'il est passé par des vessies d'animaux durant sa fabrication », me raconte, Mackenzie, une autre interlocutrice. « Bien sûr que je ne veux pas manger de vessie animale, mais si mon vin en a touché une, je pense que je m’en remettrai. »

Aaron, 24 ans, tient plus ou moins le même discours. « Si quelqu'un me dit que mon alcool préféré contient quelque chose de non végan, est-ce que j'arrête de le boire? Pas question. Ma logique est probablement un poil bancale mais je ne vais pas arrêter de me faire plaisir. »

« Si j'arrête de taper de la C, ça n’empêchera pas le système de tourner donc je ne vois pas très bien l’intérêt de tout abandonner si ça ne change rien. »

Un discours qui s'accompagne également d'un vague sentiment d'impuissance. Ne serait-ce pas futile d’essayer de résister à tout cela ? « Si j'arrête de taper de la coke, ça n’empêchera pas le système de tourner donc je ne vois pas très bien l’intérêt de tout abandonner si ça ne change rien », m’écrit Renée.

John Joseph McGowan pense que cette excuse est bidon. Le célèbre chanteur des Cro-Mags, mythique groupe new-yorkais, est devenu l'un des plus fervents défenseurs des régimes à base de plantes. Pour lui, c’est une des voies les plus efficaces vers la sobriété. Il a notamment écrit un livre sur le sujet, intitulé Meat Is for Pussies (La viande c’est pour les fiottes).

McGowan, âgé de 55 ans, a commencé à bouffer des aliments crus en 1981. Son crudivorisme est né alors qu’il bossait dans un magasin bio. Il s'est tourné vers la cocaïne en 1987, alors que Cro-Mags traversait une période difficile et qu’il fréquentait de plus en plus de gens dont le hobby était de fumer du crack.

« Je ne l'oublierai jamais », dit-il à propos de sa première expérience avec la cocaïne. « Ni ma première réaction : ‘Maintenant je sais pourquoi Bruce Lee prenait de la coke’. »

Sa première nuit sous cocaïne, il l’a passé chez une connaissance en Floride. Cette connaissance avait d’ailleurs volé la drogue à un groupe de mecs qu'il connaissait à peine. Le lendemain matin, les mêmes mecs ont débarqué en vidant deux chargeurs d’AR-15 dans la pièce où il dormait, manquant pour quelques centimètres de coller une balle dans la tête de McGowan.

Cet épisode ne l’a pourtant pas éloigné de la drogue. Son appétit bientôt insatiable pour la cocaïne l’a même conduit sur un chemin de violence et de déchirement. Sa dépendance à la coke est inextricablement liée à certaines des périodes les plus basses de sa vie. C’était comme une valse avec la mort. « Il m'a fallu deux ans et plusieurs autres expériences pour me dire : ‘Hé mec, je dois me débarrasser de cette drogue ou je vais y passer’ », se souvient-il.

Dans l'esprit de McGowan, il y a trois raisons qui poussent à devenir végan : une raison éthique, une raison environnementale et une raison de santé personnelle. Et la cocaïne est indéfendable dans les trois cas.

À cette époque, McGowan ne mangeait pas à horaire régulier mais il a toujours maintenu son régime végan. Il restait trois ou quatre jours à se taper des rails de cocaïne et à fumer du crack avant de s’effondrer. Ensuite, il se réveillait et buvait de grandes quantités de jus d’herbe de blé dans une sorte de phase de « désintoxication ».

« Je pense que c'est la seule raison pour laquelle ma santé n’est pas partie en couilles », assure-t-il. « Quand je bouffais, je mangeais toujours des aliments bio à base de plantes. »

McGowan a fini par sortir de sa dépendance en 1990. Son expérience avec la drogue lui a néanmoins laissé en héritage un sentiment de colère à l'égard de ceux qui considèrent leur consommation de cocaïne comme « acceptable » et dans les normes du véganisme.

« On ne peut pas être un végan éthique si on encourage l'usage de la cocaïne », dit-il. Dans l'esprit de McGowan, il y a trois raisons qui poussent à devenir végan : une raison éthique, une raison environnementale et une raison de santé personnelle. Et la cocaïne est indéfendable dans les trois cas.

John Joseph McGowan sur scène lors du Fun Fun Fun Fest le 10 novembre 2013 à Austin, Texas. Photo de Rick Kern/Getty Images.

« Regardez ce que la cocaïne est en train de faire à l'environnement, aux écosystèmes très fragiles ou aux forêts tropicales qui fournissent une grande partie de l'oxygène du monde », me dit-il. « De la même manière qu'ils abattent les forêts tropicales pour faire paître le bétail, ils font le même genre de merde pour cultiver de la cocaïne à cause de la demande mondiale. »

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« Si vous prenez le prisme humanitaire, des animaux meurent parce qu'ils boivent une eau polluée par la culture de la coca », poursuit-il. « Et si vous prenez celui de la santé personnel, mais qu'est-ce que vous foutez encore à vous remplir le corps de cette merde ? ».

McGowan parle des mensonges que les gens se racontent pour justifier la prise de cocaïne et le fait de niquer leur corps de la même manière qu'il l'a fait à une époque. Pour lui, c'est simple. Quand il s'agit de coke : « Cette merde n'est pas végan, mec. »


* Les noms ont été modifiés pour protéger l'identité des sources qui n'étaient pas super à l'aise à l'idée de discuter d'activités illégales sous leur propre nom.