L'Allemagne rend les photos de bouffe sur Instagram illégales

Nos voisins allemands viennent de statuer : partager la photo d'un plat de restaurant sur les réseaux sociaux — sans avoir la permission expresse du chef — représente désormais une atteinte aux droits d’auteur, répréhensible par la loi.

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août 21 2015, 10:21am

Photo via Flickr user Markus Spiering

Que celui qui possède un compte Instagram et qui n'a encore jamais posté une seule photo de bouffe nous jette la première boulette kefta.

Quelle que soit la méthode employée (avec une vue plongeante, avec une certaine idée du raffinement ou carrément en vision trigonométrique), le monde entier semble s'être fait à l'idée qu'Instagram a le pouvoir de rendre la nourriture belle quand elle est dégueulasse, ou pire : que le réseau-social de partage de photos permet de faire briller des assiettes qui auraient mieux fait de rester dans l'ombre. C'est comme si la communauté des mangeurs connectée était devenue incapable de résister à la tentation de prendre un cliché à chaque fois qu'elle se retrouve en face d'un plat plus ou moins photogénique.

En France, la course à la photo Instagram à tout prix a déjà provoqué l'ire de certains chefs qui ne voyaient pas d'un bon œil l'engouement autour de cette nouvelle pratique, argumentant le fait que la photo de bouffe amateur dénature les plats, pose des questions relatives à la propriété intellectuelle et remet en cause la notion même d'expérience culinaire.

En Allemagne, la loi a déjà statué ce point. À en croire un article publié récemment dans Die Welt, lorsque l'on se trouve en territoire Teuton, prendre la photo de son assiette dans un restaurant et la partager sur les réseaux sociaux sans la permission du chef est une sérieuse atteinte aux droits d'auteur. Et c'est aussi — tel que l'on interprète la loi — un délit passible de vous faire poursuivre en justice.

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Pour résumer : Publier son plat de frites de courgette au parmesan sur Instagram tout en envoyant un coup de coude bien vénère dans la tronche de son voisin de table n'est plus seulement méga-relou, mais désormais puni par la loi.

En question, une décision rendue par la Cour Fédérale de Justice allemande en 2013 et qui ne s'applique pas uniquement aux plats des restaurants, mais aussi à n'importe quelle création culinaire qui implique un arrangement particulier (et artistique) des aliments.

« Une assiette qui a été dressée minutieusement dans un restaurant rentre dans le cadre des œuvres protégées par le droit d'auteur », confirme à Die Welt Niklas Haberkamm, docteur en droit dans un cabinet de droit des affaires allemand. Il poursuit : « Dans ce cadre précis, le créateur de l'assiette a le droit légitime de décider où et dans quelle mesure son travail peut être reproduit. »

Que vos photos soient donc destinées à un usage commercial ou que vous les ayez prises simplement dans le but de susciter la jalousie de vos abonnés, aux yeux de la loi, c'est la même chose. Le journal rappelle que le but premier du droit d'auteur est de protéger la création individuelle, qui devient elle-même menacée dès lors qu'une œuvre est prise en photo et partagée sur les réseaux-sociaux.

Un article du site d'information en ligne The Local rappelle qu'il est important de nuancer la portée réelle de cette nouvelle décision juridique. Pour que la photo de votre repas tombe sous le coup de la loi, il faut que le contenu de votre assiette soit reconnu comme étant de « l'art » et donc, puisse justifier d'une certaine atteinte aux droits d'auteur. Plus clairement, vous ne risquez évidement pas d'être poursuivis si vous décidez de poster une photo de votre pote en train de taper un croc dans votre kebab, de la sauce samouraï plein les joues ; en revanche, vous pouvez être emmerdés si vous postez un cliché de votre dernier menu Dégustation à 200 balles dans un restaurant étoilé sans avoir eu l'autorisation du chef.

À la connaissance du Welt, il n'existe encore aucune affaire de chef ayant porté plainte contre un client « instagrammeur ». Une nouvelle loi qui pourrait donner des idées à certains quand le montant théorique de l'amende pour un tel délit se chiffre en milliers d'euros.

D'ailleurs, sur anwalt.de, un site spécialisé dans le droit allemand, on est déjà sur le coup et on conseille dorénavant aux gourmets de prendre leurs précautions : « Si vous voulez être sûrs de ne pas commettre un délit, vous devriez peut-être demander la permission au Chef. »

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Atteinte au droit de l'auteur ou pas, la photographie amateur de bouffe a toujours été une vraie plaie pour les chefs de tous les horizons : David Chang, du restaurant Ko à New-York , s'était mis à dos tous les « foodies » de la Grosse Pomme le jour où il a interdit à ses clients de prendre en photos ses assiettes ; Martin Burge, à la tête du Whatley Manor, un restaurant étoilé de la cambrousse anglaise, avait carrément banni les smartphones de son établissement ; Plus proche de chez nous, Alexandre Gauthier, du restaurant La Grenouillère à La Madelaine-sous-Montreuil avait déclaré ne pas vouloir interdire les photos mais plutôt créer l'interrogation, après avoir affiché un panneau représentant un appareil-photo barré à l'entrée de son établissement.

En attendant un potentiel procès qui fera jurisprudence, il est assez amusant de constater que la loi allemande — peut-être à son insu — est en train de poser la première pierre de ce qui se rapproche le plus d'une certaine reconnaissance de la « propriété intellectuelle des plats ».

Et aux grands chefs de mettre leurs plats signatures sous scellés et de se demander s'il ne vaudrait pas mieux d'aller dîner chez la concurrence, accompagnés d'huissiers.