Vodka, soutifs et gros glaçons : au comptoir du bar le plus reculé du monde

Perdu au milieu de l'Antarctique, le Faraday Bar permet aux résidents de la station-recherche de rendre les jours un peu moins interminables que prévu.

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janv. 3 2017, 10:00am

L'île Galindez se situe sur la péninsule Antarctique, à 1 000 milles marins de la ville la plus proche. Si elle est habitée par plus de pingouins que d'humains, on y trouve tout de même 12 Ukrainiens, ainsi que le bar le plus reculé de la terre.

Le Faraday Bar, c'est un tout petit point lumineux dans les hivers sombres de l'Antarctique. Mais c'est aussi cet endroit qui centralise tous les moments de fête des résidents en rotation de la station de recherche Vernadsky. C'est une vraie soupape de décompression et un remède anti-mal du pays.

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Fondé il y a 30 ans par le charpentier Keith « Cat » Larratt, le Faraday doit son nom à la station originelle britannique qui a précédé Vernadsky. En 1996, l'Angleterre a vendu la station Faraday, alors en détérioration, à l'Ukraine, pour la somme symbolique d'une livre sterling et, si beaucoup de choses ont changé ces 19 dernières années, le bar a gardé son nom d'origine. Un mélange de kitsch britannique et ukrainien orne les murs ; des tchotchkes et des drapeaux britanniques coexistent un peu partout dans l'intérieur en bois.

Dans une lettre qu'a envoyée Larratt à la base en 2009, après avoir longtemps pensé que le bar avait fermé ses portes, il écrit : « Le bar était censé apporter de la joie et de la chaleur dans ce qui était alors la base la plus triste et la plus mal aimée de l'Antarctique. »

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Mais il a surtout fait la joie de ses résidents ukrainiens ; le bar est d'ailleurs plus grand que l'église catholique orthodoxe de la base. Aujourd'hui, n'importe qui peut faire office de barman, que ce soit les deux biologistes, les trois météorologues, les deux géophysiciens, le mécanicien diesel, le mécanicien système de survie, l'administrateur système, le médecin ou encore le cuisinier.

Les hommes y séjournent dix mois ou plus d'affilée, à des températures qui atteignent environ 0 à 2 degrés Celsius en été, et descendent à -25 degrés C en hiver, avec en moyenne 280 jours de neige par an. Ils passent leurs journées à étudier les effets du rayonnement ultraviolet sur l'atmosphère et le trou dans la couche d'ozone sur l'Antarctique découvert en 1985.

C'est en tout cas ce qu'ils font quand ils ne distillent pas de la vodka ou ne l'offrent pas aux passagers faisant des croisières en Antarctique.

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Au cours de ma visite, c'est l'administrateur système qui gérait la vodka maison, distillée à l'aide d'eau glaciaire infusée de miel et d'amandes.

« Notre approvisionnement en nourriture et en fournitures arrive une fois par an, en même temps que le nouvel équipage, m'explique un biologiste, la dernière fois, c'était donc il y a environ huit mois ».

Une conserve de poires et d'ananas fait office de snack. Une table de billard et un jeu de fléchettes sont les seules options de loisirs de Faraday. C'est un espace confortable, avec un lecteur de disques et une pile de vinyle qui comprend à la fois Billie Holiday et Led Zeppelin, installé le long d'une fenêtre donnant sur les îles lointaines, couvertes de glace. En été, l'Antarctique est baigné de soleil 24 heures par jour : si la vodka ne vous fait pas vous sentir invincible, les jours interminables le feront.

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« En général pendant la semaine, le pub ferme à minuit, déclare le barman. Parfois, on boit une bouteille, d'autres fois, on en boit six. En tout cas, on est toujours au travail le lendemain. »

La vodka offerte aux visiteurs est douce et légèrement sucrée, avec un goût d'amandes prononcé et des notes de vanille. « C'est la meilleure vodka en Antarctique », proclame le barman. On dira même que c'est la seule vodka en Antarctique, et avec 40 pour cent d'alcool, elle est servie dans un généreux verre à shot pour la modique somme de 3 dollars : c'est sans conteste le moyen le plus économique de tiser sur le continent gelé. Derrière le bar pendent 11 soutiens-gorge ; un écriteau indique qu'un coup est offert à chaque femme qui fait don d'un de ses dessous.

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Lorsqu'on lui demande des anecdotes sur ces dons ou sur les visiteurs, le barman secoue la tête stoïquement. Rien ne sera divulgué.

Mais un voyagiste chevronné m'en dit un peu plus pendant notre périple : « J'ai vu des femmes se dévêtir et tendre leur soutien-gorge en plein milieu du bar. » Un autre me raconte la fois où une jeune fille allemande a dû être évacuée de la base par le médecin d'un navire après qu'elle se l'est collé un peu trop.

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Après que les passagers de croisière sont partis, les résidents de la base arrivent petit à petit et s'assoient dans un coin du bar pour siroter une autre vodka maison qui a été infusée avec des piments forts. Alors que la journée se termine, ils lèvent leurs verres en s'exclamant « Budmo ! », l'expression ukrainienne pour « santé ! » qui peut se traduire par « Nous vivrons pour toujours ! »

« Ici ? » Je demande au biologiste.

« Sûrement pas ici », me répond-il.

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