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Du Bénin à Polytechnique : comment j’ai lancé mon appli anti-gaspi

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Cet article a été rédigé en partenariat avec Allianz dans le cadre du projet Playmakers et a été créé indépendamment de la rédaction de MUNCHIES.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais le mois d'octobre qui vient de passer était consacré à la lutte contre le gaspillage alimentaire. Aujourd'hui, beaucoup de commerçants n'arrivent pas à vendre leurs surplus de produits frais. Mais du côté du consommateur, pas facile d'aller demander des ristournes ! C'est pour résoudre ce souci quotidien que Raodath Aminou a lancé l'application Optimiam. Elle nous explique comment elle a réussi à développer son idée.

Bonjour Raodath ! Tu as tout juste 26 ans mais tu es déjà à la tête d'une start-up prometteuse : OptiMiam. Pourrais-tu nous en expliquer le principe ?

Raodath Aminou : OptiMiam, c'est une start-up qui a pour vocation d'aider les commerces de proximité en ville à vendre à temps leurs surplus alimentaires. Pour ce faire, nous avons créé une application géolocalisée qui connecte le consommateur aux magasins proches de lui qui proposent des promotions sur certains produits qui seraient sinon jetés. Vous pouvez être en train de vous baladez et vous recevez une notification. Il vous suffit d'ouvrir l'application pour voir toutes les promotions. Ne reste plus qu'à vous rendre en magasin pour acheter votre sandwich à moitié prix !

Comment tu as eu l'idée ?

Très concrètement : un vendeur de sushis m'a un jour accostée pour me proposer « un acheté, un offert ». L'offre m'intéressait : avant de repartir avec mes sushis, je lui ai demandé pourquoi il proposait une telle offre. La raison est simple : il avait plu ce jour-là et faute de clients il allait devoir jeter des produits frais et périssables. D'où mon idée de créer un pont digital entre ce commerçant et les consommateurs comme moi : car si je n'étais pas passée dans cette rue, je n'aurais jamais eu connaissance de cette promotion.

Et donc tu as tout lâché à ce moment-là pour développer ton idée ?

Non, j'étais déjà à l'école Polytechnique à l'époque, en master d'innovation en économie numérique. J'ai rencontré le vendeur de sushis en décembre 2013. J'avais en fait démissionné de mon boulot dans la finance [business analyste chez Edmond de Rothschild Asset Management] l'année d'avant car je me sentais capable de faire plus. J'ai donc pris le risque de quitter mon boulot pour faire ce master avec l'idée de monter ma boîte – sans savoir qu'elle deviendrait OptiMiam.

Je voulais créer quelque chose qui ait du sens. Le parcours de l'entreprenariat est très long et difficile, donc si je n'avais pas eu le sentiment de faire quelque chose d'utile, ç'aurait été dur de me motiver chaque matin.

Et à quel moment as-tu compris que ton projet, développé dans le cadre de tes études, pouvait devenir concret ?

Pour mon master, je devais présenter un projet à un jury et ils ont tous validé mon idée, m'autorisant à la développer pendant le reste de l'année et s'engageant à m'accompagner.

Mais c'est surtout en mars 2014, lors du premier Startup Weekend organisé par Polytechnique, que j'ai su que mon projet était viable. Après une minute pour présenter mon projet, dix personnes m'ont rejoint et ont travaillé avec moi pendant deux jours pour mettre en place les grandes lignes : des développeurs, des commerciaux, des markéteux. C'est d'ailleurs à ce moment-là que j'ai rencontré celui qui est encore aujourd'hui mon associé, Alexandre Bellage, qui croyait déjà à fond dans ce projet. Le dimanche, devant un parterre de personnes compétentes, j'ai dû défendre mon projet et il a été l'un des lauréats.

Gagner ce week-end est vraiment ce qui nous a motivé à aller plus loin.

Donc après cette étape, comment le projet a pris forme ?

Quelques semaines après, nous avons participé à un incubateur HEC – à la fois HEC et Polytechnique nous soutenaient. Ensuite, on a organisé beaucoup de meet-ups et de networking, notamment pour trouver des développeurs ou des graphistes pour rejoindre le projet. Et après nous avons aussi participé à plusieurs concours où il y avait de l'argent à la clef.

Faire tous ces concours donne une visibilité au projet, aide à le consolider, mais c'est aussi une vraie source de financements.

Concernant les financements justement, pas besoin d'avoir de solides fonds personnels pour se lancer ?

Pas du tout. Mon associé et moi, nous avons mis vraiment le strict minimum au départ. Sur l'année 2015 par exemple, nous avons gagné beaucoup de concours, ce qui nous a fait un peu plus de 100 000 € de subventions. Donc si l'idée est bonne, c'est faisable.

On a fait un peu de crowdfunding mais surtout pour lancer un produit bien précis : le premier triporteur réfrigéré anti-gaspi de France. Il nous sert à récupérer des produits chez nos commerçants pour ensuite les redistribuer dans la rue. Cela nous permet de sensibiliser les riverains au concept du gaspillage.

Fin 2015, nous avons aussi organisé une levée de fonds, auprès d'investisseurs cette fois-ci.

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Pour ce qui est de l'application, elle est gratuite. Comment gagnez-vous votre vie ?

L'application est gratuite pour le consommateur, oui, mais pas pour le commerçant qui doit prendre un abonnement pour avoir accès à la plate-forme. C'est là que nous faisons notre chiffre d'affaires.

D'accord. Et comment marche OptiMiam en tant qu'entreprise ?

Nous sommes trois associés : un développeur, Alexandre et moi. On se répartit le travail en trois pôles (technique, commercial et marketing) avec une équipe de quinze personnes.

Selon toi, qu'est-ce qui t'a permis de réussir à monter ta boîte ?

Pour réussir à faire de son projet une vraie entreprise, il faut être bien accompagné, donc trouver des personnes encore plus compétentes que soi pour constituer son équipe. Pour une application numérique, il est essentiel d'avoir des associés compétents au niveau technique pour pouvoir se reposer sur eux – idem au niveau commercial. Il faut identifier les compétences qui seront nécessaires pour développer l'idée, parce que c'est bien d'avoir une idée, mais encore faut-il la porter. C'est une aventure humaine et lorsqu'on fait une erreur, il faut être capable de se relever. Et pour ça, il faut y croire à fond. Et écouter ses utilisateurs ainsi que les attentes du marché pour s'améliorer.

Raodath, qu'est-ce que tu dirais à un jeune qui a une idée mais n'ose pas se lancer ?

Qu'il n'a rien à perdre ! Qu'il faut oser ! Il est encore dans un mode de vie où il n'a pas besoin de beaucoup d'argent. Quand on est jeune, on n'a rien à perdre pendant les quelques années nécessaires pour développer un projet. Au contraire, on ne perd même pas de temps. Parce que même si ça ne marche pas, on emmagasine tellement de compétences pendant cette aventure que ça vaut le coup. Ce sera valorisé sur un CV. Alors que si l'on n'ose pas se lancer, on s'en voudra toute sa vie en se disant que cette idée aurait pu être un succès.

Et quelle serait l'erreur de débutant à ne pas commettre ?

Tout projet n'est pas voué à réussir. Ça va dépendre du marché. L'erreur serait de s'entêter sur une idée sans en parler autour de soi. « J'ai une idée révolutionnaire mais je ne veux pas en parler parce que j'ai peur qu'on me la vole » : non. Aujourd'hui, si ton idée est révolutionnaire alors quelqu'un l'a déjà eue et quelqu'un travaille déjà dessus. Et personne ne va voler ton idée, surtout pas des professeurs qui sont déjà assez occupés. C'est un faux problème. Il ne faut pas garder une bonne idée pour soi, s'enfermer avec elle. Il faut en parler un maximum pour vite savoir si elle répond à une demande et trouvera un marché.

Est-ce que le fait d'être une femme, d'être jeune ou d'être d'origine africaine a, à un moment ou à un autre, été un problème pour toi ?

Honnêtement, non. Au contraire : il y a encore peu de femmes dans le monde du digital et du numérique. Donc être une femme peut même jouer notre faveur. On nous remarque plus, il faut en profiter. Mais même sans aller jusque dire que c'est un avantage, ça n'a pas été un frein pour lancer OptiMiam.

Aujourd'hui, où en est le développement de ton application ?

Nous avons 400 partenaires commerçants : ça va de la boulangerie au restaurant-traiteur jusqu'aux chaînes de restauration rapide en passant par les supermarchés. Nous sommes surtout sur la région parisienne mais déjà également dans quelques villes de province comme Nice, Rennes ou Bordeaux. Et on compte 80 000 utilisateurs.

Est-ce que si l'affaire continue de marcher et de se développer géographiquement, tu imagines un jour implanter OptiMiam au Bénin, ton pays d'origine ?

Non parce qu'au Bénin, le modèle n'est pas du tout le même. En Afrique, le gaspillage ne se produit pas au niveau de la distribution ou de la restauration comme en Europe, mais au niveau des récoltes surtout. Donc c'est très différent – pas sûr qu'OptiMiam soit pertinent là-bas. On va déjà se concentrer sur la métropole française, l'international sera pour plus tard.

Merci beaucoup Raodath !

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