Loin des siens, près du cœur : La cuisine des réfugiés Syriens

Dans le camp de Kahramanmaras en Turquie, le Programme Alimentaire Mondial a mis en place un sytème de rationnement innovant par carte électronique. Grâce à lui, les Syriens peuvent faire leurs courses eux-mêmes et cuisiner des plats de chez eux pour...

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sept. 7 2015, 7:30am

« Dans mes rêves, on habite toujours dans notre maison au village, raconte Refika, une syrienne de 50 ans qui vit dans un camp de réfugiés à Kahramanmaras, en Turquie. Nous avions tout ce qu'il nous fallait. Ma mère était âgée et elle est décédée alors que j'étais bloquée ici, je n'ai pas pu aller la voir. Mes frères et sœurs et mon père sont toujours là-bas. Je pleure tous les jours en pensant à eux. »

Mère de trois enfants, Refika a fui son village, Lattaquié, trois ans plus tôt, alors que la guerre civile atteignait un niveau de violence insoutenable : « On a pris la fuite et on est allés de village en village pour se mettre à l'abri, mais au final on n'a pas eu d'autre choix que de nous rendre en Turquie. Mon mari nous a conduit, mon plus jeune enfant et moi, aux frontières du pays, puis est resté de l'autre côté avec nos deux autres fils. Nous avons marché pendant quatre heures. Ma robe était couverte de poussière et mes pantoufles étaient en lambeaux. Je n'ai pas arrêté de pleurer pendant tout le trajet. »

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Nesrin prepare le tebbuli. Photos publiées avec l'aimable autorisation du PAM.

Toutefois, même si c'est encore loin de ressembler à la vie qu'elle menait avant, Refika a trouvé un semblant de paix dans le camp de Kahramanmaras : « Dieu merci, je suis avec ma famille et nous sommes en sécurité. Même si l'aide matérielle est presque inexistante, je suis reconnaissante envers les turcs de nous avoir laissés venir sur leur terre. Nous sommes désormais loin des bombes. »

Une tente dans un lieu sûr représente certes un luxe, mais ne constitue pas vraiment un chez-soi. C'est là qu'entre en scène le Programme Alimentaire Mondial (PAM), la branche des Nations-Unies chargée de la sécurité alimentaire qui supervise les opérations en rapport avec la nourriture au sein du camp. Le Pam a mis en place un programme qui supprime les rations alimentaires traditionnelles et les remplace par des transferts d'argent liquide et des bons de rationnement crédités sur des cartes électroniques. De cette manière, les réfugiés achètent eux-mêmes tout ce dont ils ont besoin et se sentent un peu plus comme chez eux. Plus récemment, le PAM a initié un recueil de recettes de cuisine appelée « 1 coupon, 1 recette » (VoucherChef en anglais). Le principe ? Mettre à jour les recettes qui permettent aux réfugiés de se souvenir de leur pays, loin de la guerre et d'entretenir le lien social à travers des plats qui leurs tiennent à cœur.

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« Nous avons lancé ce projet pour montrer comment le programme d'aide alimentaire par carte digitale permettait aux réfugiés de retrouver une certaine dignité, m'explique Berna Cetin, responsable des communications au bureau du PAM en Turquie et chargée du projet pour « 1 coupon, 1 recette ». Plutôt que de recevoir une assistance alimentaire traditionnelle, ils ont la possibilité de choisir leurs aliments et de préparer eux-mêmes leurs repas. »

Avec la carte de rationnement électronique les réfugiés peuvent se rendre dans les supermarchés construits à l'intérieur des camps pour acheter les ingrédients qu'ils vont ensuite cuisiner : « Au début, ils nous amenaient de la nourriture que nous ne pouvions pas manger : ça n'avait rien à voir avec ce à quoi nous étions habitués, explique Nesrin, une réfugiée d'une vingtaine d'années, qui a également fui Lattaquié. Heureusement, au bout d'un certain temps, ces supermarchés ont été construits et on nous a donné des cartes électroniques de rationnement. A présent, tout le monde peut cuisiner dans sa tente, selon ses envies. ».

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Faire ses courses dans des supermarchés offre bien plus que la simple possibilité de choisir, souligne Berna, c'est également une activité sociale : « Les femmes vont aux supermarchés et achètent les aliments dont elles ont besoin. Ensuite, elles se rassemblent l'après-midi et s'aident mutuellement à préparer le dîner. C'est aussi bénéfique pour l'économie locale, puisque les propriétaires et les employés de ces supermarchés sont des commerçants d'ici ».

Bien sûr, il y a des restrictions car il s'agit malgré tout d'un camp de réfugiés : « On reçoit des allocations pour trois personnes donc on essaie d'en faire le meilleur usage. Je vais tous les jours au supermarché pour acheter ce dont j'ai besoin. Le réfrigérateur est trop petit et je ne veux rien gaspiller. Ils ont tout ce qu'il faut dans les supermarchés d'ici, mais je trouve que les fruits et légumes sont meilleurs en Syrie », explique Refika.

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Refika épluche les aubergines pour le maklube.

« Tous les jours, je vais acheter les aliments nécessaires pour la journée. Il y a tout ce dont nous avons besoin dans les supermarchés, mais les prix sont plus élevés qu'en Syrie. Il arrive que nos allocations ne suffisent pas », précise Nesrin.

Berna reconnaît que certains réfugiés éprouvent des difficultés à s'adapter aux coûts des aliments car ils étaient habitués à des prix beaucoup plus bas chez eux : « Leur plus grand souci est le prix des produits alimentaires. Comme la Syrie était un grand pays agricole, les aliments étaient vraiment peu chers. Résultat, les prix pratiqués en Turquie leur semblent exorbitants. » Mais, comme le souligne aussi Berna, les prix des produits alimentaires sont montés en flèche en Syrie depuis le déclenchement de la guerre. Certaines régions du pays — notamment les villes assiégées ou bloquées — ont d'ailleurs été frappées par d'importantes pénuries alimentaires.

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Nourrir près de deux millions de réfugiés avec des bons n'est pas sans peser financièrement sur les caisse du PAM. L'organisme a annoncé en décembre dernier son intention de suspendre l'assistance alimentaire aux réfugiés syriens, en raison d'un déficit budgétaire. Mais grâce au succès de la campagne médiatique menée sur les réseaux sociaux, le PAM a pu continuer son intervention — Enfin, pour le moment.

C'est exactement pour cette raison que « 1 coupon, 1 recette » et les initiatives du même genre sont cruciaux pour sensibiliser les différentes populations de réfugiés à l'insécurité alimentaire. Car « 1 coupon, 1 recette » n'est pas uniquement une opération de communication visant à mettre en lumière ce que fait le PAM : l'idée initiale était d'écrire un livre de cuisine présentant les différentes recettes réalisées dans les camps en Turquie. Mais Berna et ses collègues réalisèrent rapidement qu'il y avait beaucoup d'autres histoires qui méritaient d'être racontées au monde entier.

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Um Sayid, une mère syrienne de quatre enfants, a apporté sa contribution avec sa recette de kubbeh et l'histoire de son voyage vers le camp de Zaatari, en Jordanie. Najla, originaire de Idleb et qui vit actuellement au camp de Boynuyogun en Turquie, a quant à elle donné sa recette de kasba, un genre de biryani.

« Mon travail n'est pas uniquement de leur apporter une assistance alimentaire, précise Cetin. Ce programme apporte un confort, un certain degré de normalité et une manière d'exprimer son appartenance à une communauté. Je pense que l'un dans l'autre, ça donne de l'espoir aux réfugiés et ça les aide à tenir le coup. Ils ont le sentiment que quelqu'un se préoccupe de leur sort. »

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De retour à Kahramanmaras, Refika et Nesrin ont mis la main à la pâte pendant que Berna suit attentivement leurs moindres faits et gestes. « Nous sommes allées ensembles au supermarché du camp pour acheter les aliments nécessaires, puis nous sommes revenues à la tente pour préparer le repas », raconte Berna. Elle a photographié chaque étape et a recueilli des bribes de leurs histoires pendant qu'elles cuisinaient : « Elles ne partagent pas juste une recette, elles partagent aussi les souvenirs qui vont avec. Elles se souviennent des dernières fois où elles ont cuisiné, des endroits où elles avaient l'habitude d'aller faire leurs courses en Syrie. En général, les femmes apprennent à cuisiner par leurs mères, et la plupart des personnes âgées sont toujours en Syrie, elles partagent leurs craintes et leurs inquiétudes pour leurs proches qui vivent encore là-bas. »

La recette de maklube (un plat à base de riz dont le nom signifie « sens dessus dessous » en arabe) de Refika est imprégnée de ces mêmes nombreux souvenirs. Elle raconte : « On en prépare souvent pendant le Ramadan. Quand j'étais petite, ma maman travaillait dans une usine de tabac. Du coup, après l'école, j'allais voir nos voisins et je les aidais à cuisiner. J'avais cinq frères et sœurs donc c'était aussi un moment où je cuisinais pour eux. »

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Le tebbuli que prépare Nesrin est, quant à lui, un plat plus basique et répandu : « C'est ma mère qui me l'a appris, mais toutes les femmes syriennes connaissent cette recette. C'est un genre d'en-cas, de plat d'accompagnement ou une salade. Tout le monde le fait de la même façon. »

Sans les supermarchés et les bons alimentaires électroniques, impossible de faire un tebbuli ou un maklube. Par comparaison, dans le camp de réfugiés de Bab Al-Salam, situé à la frontière entre la Syrie et la Turquie et piloté par l'IHH Fondation pour l'Aide Humanitaire, les repas servis aux réfugiés se composent presque exclusivement de de viande et de lait bouillis. « Dieu merci nous sommes en vie, exulte Refika. Peu importe si je vis sous une tente, c'est toujours mieux que de vivre sous la menace des bombes. »

« Quand j'écoute leurs histoires, comment ils ont fui la guerre, combien ils sont reconnaissants du peu qu'ils ont et comment ils s'accrochent à l'espoir de retourner chez eux un jour, je ressens de la tristesse. Mais j'admire aussi leur force et leur courage après tout ce qu'ils ont traversé », raconte Berna.

L'espoir de rentrer un jour au pays, c'est ce qui permet à Nesrin de tenir au quotidien : « Quand nous nous sommes fiancés mon mari et moi, on aimait à rêver de notre future maison, rien qu'à nous. Mais on ne l'a jamais vu sortir de terre. On s'est mariés ici et on nous a donné une tente séparée. Quand nous rentrerons, je vendrai tout ce que j'ai et avec mon mari, nous construirons cette maison une nouvelle fois, parce que je veux que mes deux enfants habitent dedans un jour.»

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