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Amphores et raisin millénaire : bienvenue en Géorgie aux origines du vin

On a parlé pinard nature et traditions avec Alice Feiring, auteur d'un livre sur la culture viticole unique de ce petit pays.

Alexis Ferenczi

Un prêtre verse du vin monastique lors d'un festival en 2011. Photo : David Mdzinarishvili/Reuters

Alice Feiring est assise devant une petite pile d'exemplaires de son dernier livre, Skin Contact. Une main sous le menton, elle sourit en observant le ballet des vignerons invités par le salon Sous les pavés la vigne à la Bellevilloise à Paris en avril dernier.

Lunettes rondes sur le nez, cheveux roux bouclés sur les épaules, elle est venue parler de son dernier voyage, en Géorgie, sujet de son bouquin, paru chez Nouriturfu. Ses pérégrinations l'ont amenée jusqu'au berceau du pinard ; un petit pays, grand comme la Suisse, qui fait du vin sans chimie et sans additifs, depuis perpét.

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Alice Feiring n'est pas n'importe qui. De l'autre côté de l'Atlantique, elle est considérée comme la papesse du vin naturel – même bien avant que le terme existe. Journaliste, elle a collaboré avec quelques-uns des plus grands titres de la presse anglo-saxonne (LA Times, GQ, New York Magazine).

Une femme coupe les grappes près du village de Sagarejo. Photo : David Mdzinarishvili/Reuters

Surtout, elle n'a cessé de vanter les mérites d'un vin « honnête ». Un vin qui ne ressemble pas aux canons contemporains façonnés, entre autres, par le célèbre critique Robert Parker. Pas grave. Feiring ne se démonte pas et signe des tribunes vindicatives à l'encontre des « classiques » au goût uniforme. Exit les vins californiens qu'elle juge beaucoup trop « alcoolisés, boisés et manipulés ».

Avec la Géorgie, tout démarre en 2011. Alice est invitée à une conférence internationale au monastère d'Alaverdi. Le sujet ? Les qvevri, ces grandes amphores utilisées par les vignerons locaux depuis des siècles. C'est l'histoire d'un coup de foudre.

Au musée national de Tbilissi, on peut admirer le plus vieux pépin de raisin cultivé du monde. Une datation au carbone 14 lui donne entre 6000 et 8000 ans.

« La première fois que j'ai vu la Géorgie, j'étais encore dans l'avion. Je me rappelle très bien le bruit qu'il a fait quand on a atterri. Puis c'était comme Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique. J'avais l'impression de mettre les pieds dans un monde féerique. La vieille ville de Tbilissi, ses odeurs, ses sons, j'étais comme dans un rêve. Je ressentais une émotion inexplicable », se rappelle-t-elle.

Elle y découvre une tradition viticole ancrée dans l'histoire du pays qui se targue d'être, comme ses voisins d'Arménie, de Turquie ou d'Azerbaïdjan, le berceau du vin. Pour Feiring, c'est la Géorgie qui a le plus de légitimité. Peut-être parce que, dans un musée de la capitale, on peut admirer le plus vieux pépin de raisin cultivé du monde (entre 6000 et 8000 ans) ?

« En Géorgie, il y a plus de 500 cépages indigènes différents. Des raisins qu'on ne voit nulle part ailleurs. La diversité est unique pour un pays de cette taille », raconte Alice. Les vignerons géorgiens font du vin rouge et du vin blanc, mais le pays est surtout connu pour ses derniers, plus colorés, que certains appellent vin orange.

Des travailleurs récoltent la vigne près du village de Lomistsikhe en 2016. Photo : David Mdzinarishvili/Reuters.

Interrogée sur ce qui fait la particularité du pinard local, Alice abonde : « Historiquement, les vignerons géorgiens fabriquent du vin blanc en utilisant une méthode de macération propre au vin rouge – ce qui donne un vin très tannique et très foncé, presque orange. »

« Je crois que la spécificité réside aussi dans la manière dont le vin est fait, presque sans ego. Le processus est très simple. Ce qui fait qu'on parle plus du raisin et de l'endroit où il a été fait que de son auteur », ajoute Alice.

Le vin géorgien, cultivé sans interruption depuis des siècles, a pourtant plusieurs fois été menacé. Les Ottomans, d'abord, ont arraché les vignes qu'ils soupçonnaient d'être à l'origine de la résistance acharnée des locaux. Les Soviétiques, ensuite, ont préféré les déplacer des collines aux plaines, le dénaturant au passage, pour accroître les capacités de production.

« Quand je prépare les gens à goûter le vin géorgien, je leur dis souvent, 'Oubliez tout ce que vous savez sur le vin et préparez-vous à vivre quelque chose de différent'. »

Malgré toutes ces agressions, le vin géorgien a survécu. Grâce à la résilience et l'abnégation des vignerons et un processus de production qui n'a pas changé depuis la description faite en 1920 par Henry W. Nevinson – citée par Alice dans Skin Contact : « Les raisins sont écrasés dans des presses rudimentaires que l'on nettoie avec des balais d'if, et leur jus s'écoule dans d'énormes jarres de terre cuite enterrées, assez grandes pour contenir un homme. »

« En Géorgie, les gens laissent place à leurs émotions. C'est quelque chose de naturel », reprend Alice. « Et c'est aussi la raison pour laquelle ces gens s'accrochent à une tradition qui a 8000 ans. C'est vraiment dans leur sang. Comme une sorte de religion. C'est ça qui remarquable. »

Les vignerons Lekso Bitskinashvili et Dato Amisulashvili pressent les raisins lors d'une récolte traditionnelle en 2005. Photo : David Mdzinarishvili/Reuters

« Quand je prépare les gens à goûter le vin géorgien, je leur dis souvent, 'Oubliez tout ce que vous savez sur le vin et préparez-vous à vivre quelque chose de différent'. Ça ne ressemble à rien de ce que vous avez essayé », poursuit-elle. « Il y a comme une ancienne connexion, quelque chose qu'on ressent et qui est directement lié au passé. Comme je suis quelqu'un d'assez old fashionned , c'est vraiment ce qui m'attire. »

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Quand on lui demande ce que les vignerons français peuvent apprendre de leurs homologues géorgiens, elle rigole. « Mais c'est déjà le cas ! Thierry Puzelat [vigneron] m'a dit 'J'ai toujours pensé que je faisais du vin sans aucune intervention mais après être allé en Géorgie, j'ai vu ce que c'était vraiment'. »

Et Alice de conclure : « Il y a beaucoup d'échanges entre les vignerons et entre les deux pays. Il y a même des Français qui utilisent des qvevri. Le vin crée des passerelles et c'est important. Il évolue. Il ne faut surtout pas que le vin géorgien se fige et devienne une pièce de musée. »

Skin Contact – Voyage aux origines du vin nu par Alice Feiring. Éditions Nouritourfu


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