© Romain Vennekens

L'assistante sociale qui a transformé un bar raciste en café douillet

Au comptoir avec Martine, tenancière du Daringman à Bruxelles, qui parle de son taf, de ses nouveaux voisins et du secret de sa playlist.

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13 décembre 2018, 3:32pm

© Romain Vennekens

Bienvenue dans Last Call, notre rubrique qui donne la parole aux employés des bars de quartier, des troquets ou autres brasseries emblématiques qui ont marqué leur époque. Dans cette épisode, la patronne du Daringman à Bruxelles raconte la gentrification de son quartier et la meilleure manière de gérer des clients xénophobes.

En Belgique, la bière est sacrée et chaque café est un temple. Cependant, il n'est pas évident d’en trouver un dans la capitale où vous serez traité comme un habitué si vous n'y venez pas régulièrement.

Le Daringman, situé dans la désormais très convoitée rue de Flandre, réussit ce pari. Classé dans la liste des meilleurs bars du monde par le Guardian, ce troquet n’a pourtant rien perdu de son authenticité.

Son espace étriqué et ses néons rouges font de lui un lieu intimiste, réconfortant, où néerlandophones et francophones se mélangent et où il fait bon lire, échanger ou se serrer les uns contre les autres en soirée. Appelé affectueusement « Chez Martine » par ses habitués, ce petit bar est à l’image de sa patronne. Je me suis accoudé à son comptoir pour discuter avec elle du métier, de l’évolution du quartier et du secret de sa playlist toujours à la pointe.

Daringman Bruxelles Café

VICE : Tenir un bar, c’était un rêve de petite fille ?
Martine : Pas du tout (rires). J’ai commencé ce métier par hasard. J’étais assistante sociale durant 10 ans dans une maison d’accueil pour femmes. C’était un travail très lourd : des femmes battues, des réfugiées politiques, des ex-détenues, des jeunes filles marocaines qui s’échappaient de mariages forcés. Après un moment, je sentais que je commençais à perdre mon idéalisme et je ne voulais pas devenir une assistante sociale amère. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse autre chose durant quelque temps.

« Le café ouvrait à 9h du matin et fermait parfois à 2h de l’après-midi parce que tout le monde était bourré et que ça commençait à sentir l’urine. »

Des gens m’ont parlé d’un bar, près du Jeu de balle [place du même nom à Bruxelles], qui était à reprendre. Sur une semaine de temps, j’ai décidé que j’allais le faire et j’ai tout arrêté. Mais je n’avais aucune expérience, je n’avais même pas servi une demi-heure dans un bar, rien ! C’est bien. Si j’avais su ce qui m’attendait, je n’aurais peut-être pas osé. J’ai ouvert un mercredi et le samedi à 11 heures, j’ai eu trois Bretons qui voulaient prendre l’apéro et qui buvaient tellement vite que tout d’un coup, c’était bon, je l’avais, je savais servir des bières.

Comment avez-vous mis la main sur le Daringman ?
Les propriétaires du premier café dans lequel je travaillais avaient décidé de vendre. Je n'ai pas été l'intéressée la plus offrante et j'ai dû chercher un autre lieu. On m’a parlé de ce bar. Le monsieur qui le tenait était malade et voulait le remettre. Je suis venue voir mais à l’époque, c’était tout autre chose. C’était un café de Stellas, très bon marché, où les gens buvaient beaucoup. Un lieu populaire avec beaucoup de vieilles personnes, tous des habitués. Le café ouvrait à 9 heures du matin et fermait parfois à 2 heures de l’après-midi parce que tout le monde était bourré et que ça commençait à sentir l’urine (rires).

Et cela ne vous a pas fait hésiter ?
Non, je m’en foutais, je voyais le potentiel. Je trouvais le café très beau et je savais que je pouvais en faire autre chose. Le public ici était très raciste, fasciste même. C’était très eigen volk eerst, notre peuple d’abord. Pour te dire, une fois, j’étais tombée en panne avec ma voiture dans la rue. Je suis entrée ici pour demander si je pouvais appeler un service de dépannage. Le monsieur au bar m’a dit : « On n'a pas de téléphone », alors que j'en voyais un derrière lui ! Quand tu ne faisais pas partie des habitués, c’était comme ça.

Daringman Vlaamsesteenweg 37 Bruxelles

Comment avez-vous changé ça ?
Je n’ai pas mis des gens dehors mais je leur ai fait sentir qu’ils n’étaient plus les bienvenus. Quand des anciens clients arrivaient au bar et qu’ils me racontaient une blague très raciste par exemple, je disais : « Monsieur, je n’ai pas l’impression que les gens qui sont ici, moi incluse, trouvent cela très drôle ». Alors, après un certain temps, ils ont compris qu’ils n’étaient plus à leur place et ils sont partis.

C’était il y a combien de temps ?
Cela fait 18 ans et quelques mois maintenant.

« Il y a 5 ans, c’était encore un beau mélange ici. Là, il faut que ça s’arrête avec toutes ces chaines de restaurants, ces trucs de foodies comme ils disent. »

Le quartier est devenu un lieu branché de la capitale, j’imagine que c’était bien différent à l’époque ?
Oui, quand j’ai commencé il n’y avait rien de tout ça. Quelques restaurants, une boulangerie, une triperie et plusieurs petits cafés populaires, c’est tout. Et puis doucement les choses ont changé. Il y a 5 ans, c’était encore un beau mélange. Là, il faut que ça s’arrête avec toutes ces chaînes de restaurants, ces trucs de foodies comme ils disent, mais qui pour moi ne sont que des produits marketing.

La particularité de ce quartier, c’est qu’on a le sentiment d’être dans un village alors qu’on est en plein centre-ville. Si ça continue, on va perdre ça. Aussi parce que les voisins sont de moins en moins tolérants. On a construit de nouveaux appartements dans la petite ruelle ici à côté. Ces gens-là, ils appellent tout de suite la police, ils rouspètent. Certains voudraient même fermer la ruelle la nuit avec une grille.

Je n’ai jamais compris ces personnes qui recherchent du calme et qui décident de s’installer en plein centre-ville dans un quartier animé. Si on vient ici, c’est qu’on aime cette effervescence, non ?
Ils viennent habiter ici et ils sont convaincus qu’ils peuvent changer le quartier et imposer leurs règles parce qu’ils ont payé cher pour un appartement. Je comprends que quand c’est la fête ici, ça fait du bruit. Surtout l’été quand tout le monde est dehors. Mais on ne peut plus fumer à l’intérieur, alors comment on fait ?

« Tu as des gens de partout qui viennent à Bruxelles et qui passent ici. Moi, je n’ai pas demandé ça, parce que le café est tout petit. »

Et puis il y a de plus en plus de touristes.
Oui, c’est vrai. Mais ça, c’est aussi lié au marché de Noël. Là, durant un mois, ça devient horrible. Personne n’aime ça ici. Et puis il y a le fait que le café a été élu…

… dans la liste des meilleurs bars du monde. J’allais vous en parler ! C’est assez inattendu. Un matin, je recevais des SMS de félicitations et je ne comprenais pas. Ce n’était pas mon anniversaire, je n’avais rien fait de spécial. C’est seulement après une dizaine de messages que quelqu’un spécifiait l’article. Donc ça, c’est chouette. Même si je n’ai jamais vu ceux qui ont écrit cela ! Le problème c’est que ça a ensuite été repris par la presse belge, d’abord néerlandophone et puis francophone. Du coup, tu as des gens de partout qui viennent à Bruxelles et qui passent ici. Moi, je n’ai rien demandé. Le café est tout petit.

Daringman Bruxelles Bar Martine Schenkt

C’est ce qui fait son charme, mais c’est aussi sa limite.
Exactement. Tout à l’heure, il y avait encore un couple d’Allemands qui trouvait ça tellement chouette d’être ici et qui voulait ramener toute une bande. Eux ont eu la gentillesse de me demander s’ils pouvaient passer avec un groupe de quinze. J’ai dit non, c’est trop. Ça gâche l’ambiance, les habitués s’en vont car ce n’est pas chouette pour eux.

Ce que j’apprécie ici, c’est aussi ce fond de new wave qu’on ne s’attend pas à entendre dans ce genre de café. C’est vous qui gérez ça ?
Oui. Enfin, non, pas toute seule. On a une playlist collaborative avec toutes les personnes qui travaillent ici et j’ai l’impression qu’on a tous un peu le même goût sans doute parce qu’on aime cette ambiance particulière du Daringman. Enfin, une fois il y a eu un garçon qui travaillait ici et personne n’était d’accord avec ce qu’il mettait. C’était vraiment du rock. J’allais lui en parler et finalement ça n’a pas été nécessaire. Il est parti avant.

Avoir de bons goûts musicaux est donc une qualité essentielle pour tenir un bar ?
Ça serait trop facile ! Je crois qu’il faut surtout aimer les gens. Avoir une connaissance des gens. Ça, on apprend en le faisant. Il faut être sévère également. Mais avoir de bons collaborateurs, ça aussi c’est important.

« J’apprécie être seule maintenant, beaucoup plus qu’avant. Parce qu’à certains moments, socialement, j'en ai assez. »

Qu’est-ce que ce métier vous a appris ?
Sur les gens beaucoup. Mais c’est difficile à spécifier. Je pense qu’ils sont devenus plus transparents pour moi.

Vous arrivez plus facilement à les lire ?
Oui mais ce n’est pas pour ça que je les aime moins ! J’ai toujours aimé beaucoup les gens, c’est pour ça que j’aime ce métier. Par contre, j’apprécie être seule maintenant, beaucoup plus qu’avant. Parce qu’à certains moments, socialement, c’est assez. C’est quelque chose que j’ai appris avec l’âge. Sur soi-même on apprend toujours, qu’on tienne un bar ou non.

Daringman Vlaamsesteenweg 37 Bruxelles Final

Au Daringman, 37 rue de Flandre, 1000 Bruxelles, Belgique


Cet article a été préalablement publié sur VICE BELGIQUE

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