La Transnistrie, cet État non-reconnu qui n'existe que pour son brandy

Outre les trafics d'armes et d'organes, l'économie de ce petit état hors-la-loi dont la Russie ne veut pas repose en partie sur la distillerie Kvint qui produit l'eau-de-vie du même nom et que personne ne se gêne là-bas pour appeler Cognac.

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mars 9 2016, 6:00am

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Même si vous êtes un pro du Risk, vous n'avez jamais eu affaire à la République moldave du Dniestr, plus connue sous le nom de Transnistrie. L'histoire de cet état, qui ressemble à une tranche de bacon sur les cartes et borde la frontière entre la Moldavie et l'Ukraine, commence en 1991 à la chute de l'URSS. Les Transnistriens profitent de la confusion pour déclarer leur indépendance. Sans surprises, la communauté internationale, qui considère encore aujourd'hui ce pays fantoche comme une « association de malfaiteurs se faisant passer pour un état », ne la reconnaît pas. En 2006, probablement saoulés par tout ce flou, les Transnistriens votent pour être rattachés à la Russie. Lucide, Moscou décline l'offre.

Plaque tournante des trafics d'armes ou d'organes, la Transnistrie est une des régions les plus pauvres de Moldavie, qui est déjà l'un des pays les plus pauvres d'Europe. Ses habitants peuvent néanmoins être fiers d'une chose : leur eau-de-vie baptisée Kvint. Établie en 1879, la distillerie du même nom est la plus vieille entreprise de ce wannabe pays. Elle a survécu non seulement au régime communiste mais aussi et surtout à la « loi sèche », cette campagne de prohibition lancée par Mikhaïl Gorbatchev entre 1985 et 1988 qui a rayé de la carte l'essentiel des producteurs soviétiques d'alcool. Aujourd'hui, la distillerie Kvint à Tiraspol, capitale officieuse de Transnistrie, produit plus de vingt millions de bouteilles de gnôle par an.

Kvint Outside

Le siège de l'entreprise Kvint à Tiraspol, la capitale de Transnistrie.

Si Kvint produit une large variété d'alcools – vins, gins, vodkas – elle est surtout connue pour ses brandies. Et comme toute bonne bouteille qui se respecte, la qualité de la boisson dépend du terroir sur lequel ont poussé ses raisins. Or, la Transnistrie se situe au niveau de l'ancienne Bessarabie, véritable Bordelais d'Europe du Sud coincé entre le fleuve Dniester et la mer Noire. Miracle, ce petit Éden de la viticulture a survécu aux Valaques, aux Ottomans et à plusieurs siècles de domination russe.

Issus des vignes de Bessarabie, les raisins qui ont la chance d'être cueillis et acheminés vers Tiraspol sont transformés en « brandy » suivant un procédé similaire au Cognac français : double distillation dans des alambics en cuivre, vieillissement dans des fûts en bois de chêne, réduction à l'eau distillée. La ressemblance commence dès le choix des cépages : comme pour faire le Cognac, le Kvint utilise surtout du Colombard, du Riesling et de l'Ugni Blanc. Les Transnistriens ajoutent quand même un peu de sucre histoire d'augmenter le degré d'alcool ce qui les distingue des règles de production bleu blanc rouge. Comme ils ne peuvent pas utiliser l'appellation contrôlée « Cognac », et lui préfèrent le terme officiel Kvint, un acronyme de la phrase russe signifiant « Spiritueux, Vins et Alcools de Tiraspol ». Mais comme c'est un pays hors-la-loi, personne ne se gêne trop pour dire que les brandies de Kvint sont des Cognacs.

Transnistrian Govt Building

Un bâtiment du gouvernement de Transnistrie.

Le goût du Kvint varie beaucoup en fonction de l'âge de la bouteille. Sa douceur et sa complexité n'apparaissent qu'après un certain temps de maturation. Ce qui peut expliquer pourquoi le plus jeune Kvint de la distillerie, trois ans d'âge, décape aussi bien qu'un détergent.

Au milieu de la gamme on trouve le « Nistru », un brandy sucré de huit ans fait « par des femmes, pour des femmes » ou le « Doina », un brandy plus costaud de neuf ans qui porte le nom d'une chanson populaire locale. Ce dernier est plutôt genré au masculin. Apparemment, le préféré des hauts fonctionnaires soviétiques était le « Surprise », un brandy de dix ans créé par des communistes, pour des communistes. Les Kvints de vingt et vingt-cinq ans sont les meilleures ventes en export vers l'Italie et la Chine.

Au sommet, un Kvint qui a vieilli pendant cinquante ans et qui porte le doux nom de Divin Prince Wittgenstein était un generalfieldmarschall de l'armée impériale russe qui s'est notamment battu contre Napoléon, les Suédois ou les Turcs, et aurait « grandement contribué » à la production d'alcool de la région. Comme les gens de Kvint ne sont pas trop chauds pour faire déguster gratos ce précieux nectar à des plébéiens de mon espèce venus gratter à la porte de leur QG, l'entreprise se contente de décrire le goût du Wittgenstein sur son site internet : « un bouquet complexe et intense ainsi qu'une belle longueur en bouche ». Si cela vous tente et que vous voulez y mettre la somme, Kvint se charge de vous livrer la bouteille à n'importe quel endroit du monde dans une boîte en fer forgé décorée avec du cuir de daim blanc.

Les ventes de la distillerie Kvint représenteraient un bénéfice annuel de cinquante millions de dollars, soit carrément 5 % du PIB de la Transnistrie. Les magasins vendant exclusivement des bouteilles de Kvint constituent l'une des seules « chaînes » du pays – ce qui explique en partie pourquoi les Moldaves sont les plus grands consommateurs d'alcool au monde.

Church and Tank

Un tank, une église.

La distillerie Kvint est presque l'unique symbole patriotique de la Transnistrie. Le gouvernement a donc naturellement imprimé des billets de 5 roubles à son effigie. Si les bureaux de change acceptaient d'échanger quoi que ce soit contre ces roubles, ils équivaudraient à un demi dollar. Le simple fait que je mentionne le mot « Kvint » à la frontière a facilité mon entrée sur le territoire de cet état fantôme. Le Kvint est pour cette région du monde l'équivalent du « sésame, ouvre-toi » pour la grotte des quarante voleurs.