Photo avec l'aimable autorisation de Brian Doben.

Pourquoi les meufs font de meilleurs bouchers que les mecs

Jessica travaille dans une boucherie à Londres. Elle explique pourquoi le métier est encore dominé par les hommes et comment y remédier.

par Jessica Wragg; propos rapportés par Daisy Meager
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sept. 11 2017, 10:15am

Photo avec l'aimable autorisation de Brian Doben.

Les gens pensent toujours que je suis devenue bouchère parce que j'ai de la famille dans la profession ou que j'ai une passion pour la viande. En fait, c'est juste un heureux hasard. Je viens de Chesterfield dans le North Derbyshire et à 16 piges, j'ai trouvé un petit boulot dans la boutique d'une ferme. Ce sont eux qui m'ont assignée au rayon boucherie.

Quand je suis partie vivre à Londres trois ans plus tard, j'ai eu à nouveau eu besoin d'un petit boulot et comme j'avais de l'expérience là-dedans, je me suis mise à bosser à la boucherie du Ginger Pig. J'y suis restée trois ans. Je touchais un peu à tout, ce qui m'a permis d'apprendre des tas de trucs, que ce soit en viande ou en gestion des relations publiques.

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Après, je suis passée chez Turner & George pour devenir responsable marketing mais je continuais à travailler à la boucherie le week-end. C'est toujours mon « petit boulot » en fait !

Ce qui m'intéresse, c'est le processus qui transforme l'animal qu'on voit paître dans un champ en morceau de barbaque dans l'assiette. C'est la façon dont l'alimentation d'un porc, d'un mouton ou d'une vache affecte le goût de sa viande.

Aujourd'hui, il y a tellement de personnes qui l'achètent dans les supermarchés qu'ils ne s'en rendent même plus compte. Pour moi, la boucherie est un art. On part d'une carcasse entière et on la découpe en jolis morceaux qui n'ont plus l'apparence de cadavre.

Photo avec l'aimable autorisation de Tom Gold.

Malgré tout, j'ai encore parfois l'impression d'être l'attraction de la soirée quand je dis aux gens que je suis bouchère et qu'ils me répondent : « hein ?! »

Je pense que ce milieu est à dominante masculine parce que le préjugé qui veut que le métier nécessite de porter des choses lourdes et d'avoir beaucoup de force physique persiste. Ça fait tellement de temps que ça dure – la boucherie est un des plus vieux métiers du monde et les mecs s'en chargent depuis perpète – personne n'imagine que les femmes peuvent aussi exercer ce job. Alors, c'est clair que c'est physique, mais c'est aussi bien plus que ça.

Avant que je ne commence à y bosser et même après, j'ai souvent été intimidée par les boucheries. Disons que les bouchers sont parfois un peu particuliers. On s'imagine souvent le mec pas commode - un peu grincheux comme les vieux du Muppet Show - qui peut être assez brusque. C'est assez impressionnant de rentrer chez un boucher et de lui poser des questions.

Quand j'étais plus jeune, il y avait pas mal de sexisme dans les boucheries. Je ne pense pas que ce soit lié au fait que je sois bouchère mais plutôt au fait que j'étais la seule femme dans un environnement entièrement masculin. J'en ai entendu, des blagues graveleuses et des remarques déplacées, surtout quand j'avais dans les 18 ans.

La plupart du temps, les clients se fichent de savoir si vous êtes un homme ou une femme. Mais il en reste quand même quelques uns plus butés que les autres.

J'ai observé depuis une sorte de changement. Je ne sais pas si c'est parce que j'ai pris de l'âge, parce qu'à Londres les gens sont habitués à voir des femmes bosser ou parce que la culture est vraiment en train d'évoluer. Je pense qu'en tant que bouchère, si j'étais encore dans le Derbyshire, je n'aurais pas le même avis. Les gens seraient plus surpris. Ça se verrait sur leur tête en me voyant derrière le comptoir d'une boucherie.

La plupart du temps à Londres, les gens se fichent de savoir si vous êtes un homme ou une femme. Si vous savez répondre au client, ça n'a pas d'importance. Mais il reste quand même des clients un peu plus butés que les autres.

Une fois, j'étais en boutique avec un apprenti qui n'était là que depuis deux semaines. Un client est arrivé et quand je lui ai demandé ce qu'il désirait, il ne m'a même pas regardé et s'est adressé directement à l'apprenti. Comme il ne s'avait pas quoi répondre, je suis intervenue pour lui proposer mon aide. Ça arrivera toujours, des gens qui ignorent une meuf et préfèrent parler à un mec. Mais il faut avoir confiance en soi : si tu connais ton affaire, ils n'ont qu'à s'y faire.

Il y aura toujours des clients qui penseront que je suis juste là pour rendre la monnaie. Du coup, c'est très valorisant de débarquer devant eux avec une carcasse entière sur l'épaule.

La devanture de Turner & George. Photo avec l'aimable autorisation de Tom Gold.

Ce qui est sûr, c'est qu'on se rappelle de toi quand on t'étiquette « femme bouchère » vu que nous ne sommes que quelques-unes à Londres. Combien en connaissez-vous ? Je me sens assez privilégiée parce que cela me permet d'observer ce milieu d'un certain angle et ça ouvre certaines portes.

Mais ce serait bien d'être vue comme un professionnel avant d'être vue comme une femme. D'autant plus que, pour moi, les femmes sont meilleures bouchères que les hommes. Elles sont plus accessibles, prennent leur temps, s'appliquent et ça se voit. Elles sont plus précises et font des morceaux plus beaux.

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Si la boucherie n'apparaît pas comme une perspective de carrière enviable, ce n'est pas étonnant qu'il n'y ait aucune fille qui se lance. Il y a tout à construire. En Australie, je connais beaucoup de bouchers qui ont étudié avant de devenir pro. Ils sont allés à l'université, ont suivi des cours et ont dû passer des examens.

Alors qu'ici, au Royaume-Uni, ça n'existe pas vraiment. On devient boucher soit parce qu'on a de la famille là-dedans soit par hasard, comme moi. Je n'en connais pas beaucoup qui le sont devenus par passion pour la boucherie et qui ont appris les techniques. Si plus de cursus éducatifs étaient disponibles, si la boucherie était présentée comme un choix de carrière attrayant, il y aurait plus de femmes dans l'industrie. les femmes rejoindraient le milieu.


Jessica Wragg est responsable marketing et boucherie chez London Turner & George.