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T-Bone

Dans le restau du désert qui sert les cow-boys depuis le XIXe siècle

Pas de menu, pas de réseau et à peine assez d'électricité pour éclairer votre steak de 900 g et les coyotes aux alentours.

Emma Mannheimer

Toutes les photos sont de l'auteur.

Peut-être que Silver Lake dans l’Oregon est vraiment le trou du cul du monde. Paumé en plein désert, balayé par le vent, le patelin de 150 habitants est réellement planté au milieu de nulle part. Il est d’ailleurs tellement microscopique qu’un insecte écrasé sur le pare-brise peut vous faire rater la sortie qui vous y emmène.

Silver Lake se range dans la catégorie de ces villes « aire d’autoroute » qui offrent aux voyageurs à la fois le réconfort d’une station-service et d’un restau. J'ai momentanément quitté Portland – mon paradis de la bouffe à moi – pour aller manger dans ce coin poussiéreux. Parce que c’est dans ce cadre improbable que le Cowboy Dinner Tree s’est installé, à quatre kilomètres de la rue principale et de ses cinq pâtés de maisons.

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« Certaines personnes roulent jusqu’ici et font des blagues en suggérant qu’on les a emmenés là pour les tuer et les enterrer dans le désert », rigole Angel Roscoe alors qu’on se blottit autour d’un poêle à bois dans le magasin de souvenirs. On est au mois de novembre, le soleil couchant de l’après-midi jette une pâle lueur sur les buissons d’armoises qui entourent l’adorable restau d'Angel, originaire de Silver Lake, et de son mari Jamie.

Après un coup d’œil aux alentours, je concède que le Cowboy Dinner Tree, coincé entre une forêt dense et un vaste désert, est l’endroit rêvé pour se débarrasser d’un corps, mais la plupart des visiteurs viennent surtout avec l'intention de s’en mettre plein le bide. « Déjà, il faut essayer d'arriver jusqu’ici », raconte Angel.

« À une époque où tout est immédiatement et facilement disponible, je crois que les gens aiment l’idée d’une petite aventure. » Et ce n’est pas un euphémisme. En conduisant jusqu’au restau, je me suis figé à plusieurs reprises derrière le volant, croisant le chemin d’un coyote, d’un loup, puis d’un troupeau d'antilope aux yeux écarquillés et inquiets, déambulant dangereusement près de la route.

Débarquer au Cowboy Dinner Tree donne l'impression d’entrer dans un parc d'attractions dédié au Western. Il n'y a pas de menu, pas de réseau donc pas de portable et à peine assez d'électricité pour éclairer l'intérieur lambrissé et usé où se bousculent des reliques de cow-boys d’un temps passé.

Un chariot, baptisé « Dinner Tree », avait été établi à l'époque, attirant les cow-boys de passage à la recherche d'un peu de chaleur et d'un truc à se mettre sous la dent.

Le gigantesque genévrier qui se dresse au-dessus du restau a longtemps servi de repère aux éleveurs guidant leurs troupeaux à travers les pâturages dans la région à la fin des années 1800. Un chariot, baptisé « Dinner Tree », avait été établi à l'époque, attirant les cow-boys de passage à la recherche d'un peu de chaleur et d'un truc à se mettre sous la dent avant de reprendre leur route vacillante. Le restau peut bien avoir des murs aujourd’hui, ses racines sont bien ancrées dans le chariot.

Le rade, qui n’accepte que le cash, ne sert depuis sa création en 1992 que deux plats différents et n’entend pas se diversifier de sitôt. L’emblématique faux-filet de la taille d’un ballon de foot américain. Il sort d’un gril maison qui peut cuire simultanément environ 60 de ses gros bébés en même temps. Depuis qu’Angel et Jamie ont repris le restau en 2012, ils ont cuisiné « entre 160 000 et 220 000 steaks qui font environ 900 g, vous pouvez faire le calcul », souligne Jamie.

L’autre option, c’est un poulet rôti entier. Il est servi avec une peau si croustillante qu’il fait le même bruit qu’une rencontre entre un couteau et une chips. Il laisse aussi sur la bouche le genre de lustre à rendre jaloux tous les brillants-à-lèvres.

Les recettes, me confie Angel, ont été transmises par le premier propriétaire du restaurant, Al Prom, qu'elle décrit comme « un des derniers cow-boys véritables ». De la soupe aux haricots – des haricots pinto et noirs qui ont mijoté pendant 24 heures avec un mélange d'épices secret – aux petits pains moelleux, les recettes écrites sont introuvables et toute la cuisine se fait au feeling, les ingrédients sont mesurés à la main.

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Pourquoi parcourir des centaines, voire des milliers, de kilomètres pour de la cuisine maison un peu rustique ? Bah un peu comme quand on part en randonnée et que tout ce qu’on a à manger est une tortilla de farine gorgée de confiture de framboise mais qu’elle a un goût de paradis ? Le Cowboy Dinner Tree, c’est un peu le réconfort après la randonnée, parce qu’en plus la nourriture vaut vraiment le trajet.

Et puis il y a un peu d’irrationnel qui entoure le coin. « Si on refaisait ça au milieu de nulle part, ça ne marcherait clairement pas », avance Angel sûre d’elle. « Ça ne marche que parce que c'est le Cowboy Dinner Tree en fait. »