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Photo via Flickr user Simon Doggett

Drogue, mafia et blanchiment d’argent : le côté obscur de la pizza

Nick Rose

Nick Rose

On a parlé à des experts et à des historiens du crime organisé pour tenter de comprendre les liens qui unissent la pizza et la mafia aux États-Unis.

Photo via Flickr user Simon Doggett

Dans la vie, tout le monde a un côté obscur, même la pizza.

Il y a cinq ans, John Porcello, surnommé « Johnny Pizza », a été arrêté pour escroquerie dans le cadre de la plus grande affaire anti-mafia de l'histoire du FBI.

John Porcello, décrit un jour comme étant « d'allure un peu rugueuse, mais avec un bon fond » par un magazine de professionnels de la pizza, était le propriétaire de plusieurs pizzerias dans le Bronx, et le chef réputé d'une grande famille mafieuse.

Johnny Pizza a fini par plaider coupable de prêts usuraires (des prêts à taux d'intérêt frauduleux) et a dû payer une amende de 18 000 $ (environ 16 000 €).

Malgré le fait que ses pizzerias n'aient jamais été directement impliquées dans une affaire de crime organisé, les délits dont il était accusé, tout comme son surnom, rappellent une époque où la pizza et le crime étaient bien plus liés.

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Enter the void. Photo via Flickr.

Avec l'arrivée de près de 4 millions d'immigrés italiens aux États-Unis au début du XXe siècle, une spécialité culinaire est rapidement devenue l'une des plus répandues du pays : la pizza. Et en même temps qu'elle, une nouvelle manière de gérer les conflits est née : une solution née des codes de conduite des clans de la Sicile rurale, qui a fini par devenir la Cosa Nostra américaine, la mafia.

Avec les années, ces importations italiennes ont été révélées au grand jour, et surtout à l'occasion du procès de la « Pizza Connection » en 1987, quand le procureur en herbe Rudolph W. Giuliani (ensuite devenu maire de New York) a dévoilé un vaste complot criminel impliquant des douzaines de pizzerias dans tous le pays.

Utilisant les pizzerias comme couvertures, les patrons de la mafia sicilienne aux États-Unis sont parvenus à importer 750 kg d'héroïne (d'une valeur estimée à cette époque de 1,6 milliard de dollars, soit 1,4 milliard d'euros) entre 1975 et 1984. Le procès a duré pratiquement deux ans, et fut l'un des premiers à établir une limite claire et irréfutable entre la mafia sicilienne, qui transformait de la morphine turque à Palerme, et la famille Bonanno à New York, qui s'occupait de la distribution dans tous les États-Unis.

Antonio Nicaso est un expert du crime organisé et l'auteur de nombreux livres, notamment Les mafieux : la culture de la pègre et le pouvoir des symboles, des rituels et des mythes. J'ai échangé avec Antonio Nicaso sur le lien entre les pizzerias et le crime organisé, pour mieux comprendre comment des pizzerias modestes avaient pu être à l'origine d'un trafic de drogue à plusieurs milliards de dollars.

« Vous pouvez parvenir au même résultat avec n'importe quel autre type de restaurant, dit Antonio Nicaso, mais à cette époque, c'était plus facile d'acheter une pizzeria et de s'en servir pour vendre de l'héroïne par la porte de derrière. Il y avait des clients qui venaient pour les pizzas, d'autres pour l'héroïne. Et le clan Bonanno, qui se servait beaucoup de pizzerias pour écouler leurs stocks de drogues, était le clan le plus sicilien des Cinq familles, et de loin le plus violent ».

Malgré la complexité du réseau de la « Pizza Connection », et contrairement à ce que l'on pourrait penser, transformer un commerce en organisation criminelle est remarquablement simple. Selon Antonio Nicaso, cela demande juste de la pizza, des substances illicites, et une comptabilité créative. « Une pizzeria peut être un bon moyen de blanchir de l'argent. Imaginez que vous achetez une pizzeria – la plupart sont entre de bonnes mains, bien sûr – mais disons que vous souhaitez améliorer son profit. À la fin de la journée, rien ne vous empêche de créer de faux reçus puisque la majorité des paiements se font en cash ».

« Donc, si vous avez 200 clients un jour donné, un comptable peut modifier les reçus pour qu'ils annoncent 500 clients. Et l'argent que vous ne faites pas en vendant des pizzas, vous pouvez le gagner en vendant de l'héroïne ou n'importe quelle drogue. En d'autres termes, c'est l'une des manières les plus simples de blanchir du fric ».

Mais les pizzerias n'étaient pas seulement une manière fiable de blanchir des revenus criminels. L'énorme attrait et la capacité d'atteinte des livraisons de pizzas signifiaient aussi qu'il y avait un réseau de distribution préexistant qui pouvait être utilisé pour le trafic de drogue. « Ce schéma n'était pas seulement financièrement viable, mais il était aussi très efficace grâce au réseau de distribution déjà établi par les livraisons », explique Antonio Nicaso.

« Avec ce système, on peut livrer une pizza et de l'héroïne en même temps, parce qu'il y a déjà un réseau en place. C'était une manière très créative de s'occuper de l'héroïne et du blanchiment d'argent, avec un commerce légitime comme couverture. Ils ont fini par avoir pratiquement le monopole de l'héroïne en Amérique du Nord, et grâce aux relations qu'ils avaient au Canada, la Pizza Connection s'est même étendue en Ontario ».

Malgré les meilleurs efforts du FBI, le procès de la Pizza Connection n'a pas rassasié l'appétit de l'Amérique pour l'héroïne – ni pour la pizza d'ailleurs. Moins de dix ans plus tard, on a découvert que la célèbre pizzeria « Original Ray's Pizza » sur la 3e avenue à New York était « le QG d'un important réseau de drogue », et ce avec la complicité d'une boucherie de Brooklyn et d'un café qui blanchirent des « dizaines de millions de dollars » de cocaïne et d'héroïne à eux deux, selon les autorités fédérales.

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Al Capone—The Big Cheese. Photo via WikiCommons.

Mais pour les mafieux, l'attrait des pizzerias va plus loin que le blanchiment d'argent et le trafic de drogue. Peu après l'arrestation de « Johnny Pizza » en 2011, le journal « Village Voice », citant le livre Cercles vicieux : le marché de la mafia de Jonathan Kwinty, suggérait qu'un certain Al Capone avait pu avoir autant d'influence sur la cuisine de New York qu'un Mario Batali (un chef new-yorkais reconnu) ou qu'un David Chang (propriétaire de 11 restaurants à New York).

Dans ce livre, Jonathan Kwinty raconte comment Al Capone, le baron de la Prohibition, avait forcé des propriétaires de pizzerias new-yorkaises à acheter une mozzarella plus fondante et moins humide dans des fermes qu'il possédait près de « Fond du Lac », dans le Wisconsin, plutôt que de la « vraie » mozzarella produite à Brooklyn par des Napolitains. Ceux qui n'achetaient pas le fromage du Midwest étaient incendiés, comme le veut la tradition mafieuse.

Par respect pour des institutions de la cuisine new-yorkaise comme Lombardi's, Patsy's et John's, l'organisation d'Al Capone aurait autorisé certains d'entre eux à utiliser l'authentique « moozadell » (en patois italien, comme dans la série « Soprano ») tant qu'ils juraient de ne pas vendre de pizzas à la part. C'est pourquoi, selon Kwinty, la pizzeria John's sur Bleecker Street a toujours la mention « pas de vente à la part » sur sa vitrine aujourd'hui.

Nous avons échangé avec le manager de John's, qui n'était pas au courant qu'un tel système avait existé à l'époque, et nous a orientés à la place vers Scott Wiener : « il aura les réponses », m'a-t-il dit.

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John's Pizzeria on Bleecker Street. Photo via Flickr user MsSaraKelly.

Scott Wiener est le créateur de visites touristiques sur la pizza, un historien de la pizza et le détenteur du Guiness Record du plus grand collectionneur de boîtes de pizza au monde. En bref, il est obsédé par la pizza. Scott Wiener a même lu le livre de Jonathan Kwinty et soutient la majorité de ses théories.

« Joe Bonanno (à la tête du clan Bonanno pendant trois décennies) était co-propriétaire d'une société appelée « The Grande », qui est une entreprise de production de fromage à Fond du Lac, Wisconsin. Le fromage de Grande existe d'ailleurs toujours, mais n'est plus affilié à la mafia ».

Mais à l'époque, la société Grande n'avait pas peur d'utiliser un argumentaire de vente un peu spécial, nous dit Scott Wiener. « Les propriétaires de pizzerias recevaient des appels de distributeurs disant, « Hé, juste au cas où votre producteur de mozzarella ne peut pas satisfaire votre commande cette semaine, voici un numéro à appeler pour trouver un autre fournisseur ! »

Et, bien sûr, l'autre producteur de fromage prenait feu, et on leur disait 'Oh, c'est bizarre, quelle coïncidence !' Il y avait définitivement ce type de pratique à l'oeuvre, tout comme l'argent demandé pour la protection des petits commerces ».

Toujours est-il que Scott Weiner ne croit pas au mythe des « ventes à la tranche ». « On entend souvent cette théorie que la mozzarella sèche venait de la mafia et que si vous utilisiez du fromage frais, vous n'aviez pas le droit de vendre de pizza à la part. Mais beaucoup de ces endroits, comme John's, utilisaient du fromage sec. Cela n'a pas vraiment de sens. Pour moi, la raison pour laquelle la majorité de ces restaurants ne vendaient pas à la part, c'est parce qu'ils utilisaient des fours à charbon qui auraient brûlé les parts qu'on essayait de réchauffer ».

Hormis cette histoire de vente à la part, Antonio Nicaso confirme aussi les principaux éléments du livre de Jonathan Kwinty : « Al Capone fut l'un des premiers à imposer le fromage et d'autres ingrédients à des commerces » dit-il, en ajoutant que cette méthode de placement de produit existe toujours aujourd'hui.

« À l'époque, en échange de leur protection, ils avaient l'habitude de demander un loyer à des commerces comme des pizzerias, mais de récentes enquêtes ont montré qu'aujourd'hui, ils imposent plutôt aux restaurants d'utiliser leurs produits, comme des tomates, du fromage, du vin, des pâtes ou encore du café ». Selon le dernier rapport de Legambiente, qui surveille l'évolution de la criminalité dans le milieu de la restauration, les organisations criminelles sont de plus en plus impliquées dans ce que l'on appelle « l'agro-mafia ».

Al Capone a dit un jour : « Je suis un homme comme les autres. Tout ce que je fais, c'est répondre à l'offre et à la demande. » Et, si l'émergence récente de l'agro-mafia en est une indication, nous continuerons d'être à la merci d'hommes comme Al Capone, aussi longtemps que nous continuerons à remplir notre vide intérieur d'alcool, de drogues et de pizzas.